samedi 1er juin 2024

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L’éclat du cri

une journée dans l’exposition-résidence de Jérôme Grivel

, Christian Ruby

Que l’on parle beaucoup du cri ou de cris ces derniers temps, cela nous renvoie à l’état des rapports sociaux et à des formes d’indignation et de dissentiment. Mais que les artistes s’emparent du cri, c’est déjà une autre dimension qui entre en jeu. Et qu’un artiste et un philosophe se rencontrent pour élaborer une conversation artistico-philosophique de et du cri, c’est extrêmement rare. En voici pourtant une forme jouée à Marseille entre l’artiste Jérôme Grivel et le philosophe Christian Ruby.

C’est sous le titre « L’éclatement du cri (humain) » que, sur l’invitation de l’artiste Jérôme Grivel, je suis intervenu en avril 2024 dans la résidence qu’il conduisait à Marseille, sous l’égide de Muriel Bourdeau, fondatrice et directrice artistique de SOMA, lieu associatif et accueillant. L’accord entre nous était dû à l’amitié autant qu’il était lié à nos deux lignes de travail sur le cri. Et l’objectif convenu était moins d’expliquer ce qu’est le cri, notamment d’indignation et de dissentiment, que d’inviter chacune et chacun à se mettre à l’écoute du cri, en image et en son. Plutôt qu’une essence du cri, l’idée était d’explorer ce que peut le cri, ce qu’il implique du corps et la manière dont il peut faire corps avec les autres.

Le travail de Jérôme Grivel

En se reportant au portfolio de Jérôme, parmi d’autres travaux portant sur le corps, la notion de « cri » se rencontre d’emblée, à la fois sous sa modulation corporelle (le souffle, la bouche, la tension du corps entier) et sous une modulation de nature « politique », au sens d’une exposition en public et d’un appel à l’écoute de chacune et de chacun. Il y écrit :

« Le moteur de ma pratique est alimenté par une profonde indignation, dont l’origine est à trouver dans mon histoire familiale, face aux usages du pouvoir et aux systèmes institutionnalisés de dominations ainsi que par une grande méfiance — si ce n’est une défiance — face à toute idéologie quelle qu’elle soit. […] Ainsi, l’articulation entre cris, institutions et architectures est devenue un élément récurrent de mon œuvre, [me] permettant d’établir une réflexion quasi ethno-anthropologique sur le monde auquel il appartient. »

Jérôme propose ainsi des travaux sonores et visuels donnant corps, à tous les sens du terme, à un cri qui incite à penser, non pas un rapport psychologique à une quelconque enfance, mais sa fonction dans le rapport aux autres, à la cité et au sein de l’humanité.

Il est clair que, dès sa présentation, ce travail appelait alors ma participation, puisque mes propres ouvrages concernent l’élaboration d’une philosophie du cri, si l’on se reporte à :
    Des cris dans les arts plastiques, de la Renaissance à la performance, Bruxelles, La Lettre volée, 2022 ;
    « Criez, et qu’on crie ! ». Neuf notes sur le cri d’indignation et de dissentiment, Bruxelles, La Lettre volée, 2019.

Alors, cet éclatement du cri ?

Ci-dessous, un bref compte rendu d’une soirée qui a bien porté sur le cri d’indignation et de dissentiment. Un choix dicté par l’insistance à mettre de nos jours une chape de silence sur des cris qui ne seraient pas anecdotiques, parce qu’ils n’impliqueraient que leurs protagonistes, mais ouverts sur un monde à prendre à bras-le-corps.

Christian Ruby et Jérôme Grivel, 25/04/2024
Photo © Gabriel Garçonnat

L’éclatement

Le titre choisi de l’intervention, L’éclatement du cri (humain), même s’il ne fait pas signe vers les cris animaux parce que leur étude requiert une compétence d’éthologue que je n’ai pas, est à entendre en référence à des travaux sonores, visuels, et tympanorétiniens, en premier lieu. Ces travaux – ceux de Jérôme et de divers autres artistes, si on cite en vrac : Bruce Nauman, Jochen Gerz, Camille Llobet, Violaine Lochu… — sont associés à des analyses conceptuelles, portant aussi bien sur l’histoire, les théories, la philosophie et la politique… du cri. Ce titre peut alors s’entendre de plusieurs manières. En voici au moins quatre, regroupées deux à deux.

Il est à entendre à partir d’un aspect pratique :

Le cri émis par quelqu’un éclate aux oreilles de quelqu’un d’autre (emploi transitif) au sens où il a de l’éclat (au sens de « du brillant » mais sans connotation spectaculaire nécessaire) en se manifestant brutalement, soudainement et vivement aux oreilles de cet autre ;

Le cri s’éclate dans les lieux publics (sans doute aussi privés, mais on ne sait pas, on soupçonne), selon un usage intransitif et politique (des exemples récents l’attestent : Gilets Jaunes, Paysans, #MeToo, etc.), il se déchire en fragments et aussi s’emporte : il gonfle, enfle… Il y a de ces moments où les cris se multiplient d’eux-mêmes, par exemple dans les bouches des manifestants… ;

Il est non moins à entendre à partir d’un aspect théorique :

Nous avons tenté, durant cette performance-conversation à Marseille, dans le cadre de cette exposition-résidence, d’éclater Le cri (en général), au sens de le disséquer, de le faire voler en éclats ou diviser en modes (intensité, douceur…) ;

Et nous constatons qu’il s’éclate dans plusieurs domaines (s’épanouit, par ex. musique, poésie, peinture, écriture-cri… anthropologie (cf. Darwin), psychanalyse (cf. Freud, etc.), y compris en philosophie (ne serait-ce qu’en suivant Gilles Deleuze : cri et colère des philosophes), et à la fois dans des œuvres littéraires, voire comme écriture-cri.

Hautes alpes, un monument en hommage aux morts des frontières, érigé

L’objectif

Quoiqu’il en soit, traiter du cri, revient à :
Dépouiller le mot « cri » de son acception première, de ses oripeaux psychologiques ou de son identification seulement enfantine ou adolescente ; et refuser de renvoyer le cri à l’état de signal ;

Le dépouiller de l’image première que l’on se fait du cri chez l’humain : un cri serait un hurlement perçant, désagréable à partir d’une certaine hauteur de son, ou à partir de son étalement dans le temps, dérangeant. Et cela s’arrêterait là : comment l’arrêter ?

Réfléchir aux termes à utiliser pour en parler : on a une grande palette de notions à disposition (cf. les romans) : plaintes, hurlements, appels étranglés, voix rauques… ;
Le cri serait au mieux renvoyé à un état infralinguistique (un signal comme dans le code de la route ?) ;

Et récuser ce qui est tapi au cœur de cette image, un rapport plus ou moins avoué à l’animal, mais en mauvaise part : soit qu’on identifie le cri humain au cri animal comme une survivance, soit qu’on les sépare pour les mêmes raisons inversées ; une exploration sur ce plan serait d’ailleurs bienvenue (de Homère ou Aristote à Donna Haraway, en passant par Malebranche (l’aspect mécaniste de la question et l’idée selon laquelle l’animal est cri et ne sent rien) et Charles Darwin…

En suivant ces exercices de déliaison d’avec un cri entendu de manière négative, on en arrive très vite à sortir des confusions qui placent dans l’impossibilité de produire une analyse rationnelle et dépassionnée du cri. 
Néanmoins, certes, un cri peut ressembler à un hurlement, mais il peut aussi être silencieux, écrit, imagé, musicalisé, etc. En quoi, les cris, ce ne sont pas uniquement des strates sonores qui se disséminent, ce sont aussi des modes et des degrés différenciés, orientés vers des significations.
Par conséquent, l’objectif ne pouvait être que de montrer que le cri instruit le lien social (il va vers l’autre), transgresse les valeurs de consensus (en général un niveau étal), ne respecte aucune hiérarchie (cela peut provenir de n’importe qui), n’est exclu d’aucune croyance (on en trouve dans des rituels) et existe chez de nombreuses divinités anthropomorphes (Ouranos, Zeus, Achille, la colère du Dieu biblique, etc.).

En ce sens, il est possible, au besoin, de s’appuyer sur une extension de la réflexion par l’étymologie : cri proviendrait du latin critare, crier au secours, protester… L’écrivain Varron fait dériver le terme de « citoyen » (mais cela est peu crédible, disant les linguistes). Il s’agirait pourtant de dire quelque chose d’une voix retentissante. Ceci avant de désigner l’action du crieur public (cf. Le Robert).

Plastique et musique

L’originalité de cette collaboration Grivel/Ruby entreprise au sein de l’exposition-résidence de Jérôme Grivel se tient dans l’approche du cri par les arts, telle que nous l’avons examinée. Nous avons donc projeté un PowerPoint de visuels de cris et une bande son de cris (puisés dans la musique contemporaine).

Cela ne constitue d’ailleurs pas un détour, sinon apparent. Plutôt une démarche de type épistémologique, concernant le regard et l’oreille, partant de l’idée de tympanorétinien, même silencieux. Ne pas voir quelque chose ne signifie pas qu’il y ait de l’invisible. Ne pas entendre un cri ne signifie pas qu’aucune tension ne règne, etc.
Cet apparent détour permet de faire la critique vive de l’image première du cri chez l’humain (hurlement infralinguistique) ;
Il permet de se rendre compte de la très grande attention des artistes à cette question du cri ;
Il permet de rencontrer de nombreuses formes de cri : y compris silencieux, ou en image, etc. qui multiplient les réflexions nécessaires ;
Enfin, de surcroît, il permet de saisir une configuration moderne dont nous sommes tributaires.
Grâce aux arts, et ici les arts plastiques et la musique, nous approchons directement la manière moderne dont le cri devient le point central de l’humain, de la voix, au-delà de la respiration et de l’expulsion d’air qui atteint l’autre avec le son. S’il lui faut inspiration et expiration, il rend surtout solide à l’autre une manifestation de lien.
Surtout donc, notre rapport au cri change de nature au seuil de la modernité.

Tant dans son usage (quand crie-t-on, de quelle manière, par ex. l’enfant crie ou non, cris dans la rue, etc. : par exemple il n’y a pas partout et toujours des cris d’alarme écologiques, relève Claude Lévi-Strauss) ;

Que dans les considérations qu’on lui porte (légitimations). Pour aller vite, le cri humain prend place dans une autre hiérarchie : humain-animal (qui est à déconstruire). Il n’est plus traversé par le diable, le monstre, etc. La bouche est libérée du diable, etc. ;

Et qu’on en fait des œuvres : Zola, Balzac, surtout Antonin Artaud : Pour en finir avec le jugement de Dieu, 1947, RDF (Radio diffusion française) ;

En somme, nous investissons ce rapport dans une conception laïque de l’humain, différente, qui implique le registre des affects tel qu’il est pensé depuis le couple René Descartes/Charles Le Brun, puis repris et retravaillé dans les domaines éthique, esthétique et politique.

Les performances

Les performances de cri et en cri — et leur forte teneur en art corporel — ne peuvent se dispenser de tourner autour du souffle/cri, dont elles amplifient les données. Elles constituent évidemment de dures épreuves tant pour l’artiste que pour l’auditeur/regardeur. On y est toujours à la limite de l’expérience corporelle, ce qui est bien son objet, à savoir donner à voir le corps-cri, mettre en jeu ses capacités. Le souffle en cri (différent de la conception de l’expulsion de l’air chez Gaston Bachelard) est intimement lié à l’épuisement, mais aussi à la violence à l’égard de soi-même, bien plus fortement sans doute que ne le montrent les images des cris de la guerre qui traversent les villes chez quelques peintres célèbres, ou ne le laissent supposer les récits de camps et de terreur dont le XXe siècle nous lègue l’essentiel, même s’il n’a pas l’air de nous inquiéter encore. Mais il est non moins lié à une image pour l’autre, l’auditeur-regardeur qui ne peut se départir d’une impression vive en cours de performance.

Occurrence soma
Photo © Gabriel Garçonnat

Vers la politique

En un mot, nous avons montré quand, comment et pourquoi une conception moderne (séculière) du cri a été extraite par les arts plastiques et la musique européens de la référence au divin et au sacrifice. Ces cris — choisis autour de l’indignation et du dissentiment (donc pas tous) — suspendent toute culpabilité religieuse ou allusion aux dragons médiévaux. Ce sont des cris individuels ou collectifs, pleins de réprobation envers des sources humaines (guerres, dominations, crimes), en forme d’appel aux spectateurs, afin qu’il regarde ce qui le regarde. Et de montrer que ce résultat est déplacé ensuite par les modernistes et les performances contemporaines de cris, en fonction de nos conceptions de la pulsion ou de l’espace public.

Mais surtout, nous avons montré que n’importe où, à tout moment, un cri peut nous sortir de notre torpeur. C’est dans les replis de ses sonorités/images que se loge le cri tout entier. Mais, un cri n’a pas seulement un pouvoir d’évocation. Il compose un moment spécifique à partir duquel se déconstruit une voix trop lisse et linéaire exigé par un rapport social à remettre en question.
Certes, le plus souvent, on commence par dire « insupportable » la réception du « crier », séparément, sans regarder à son motif. Uniquement en raison de ses conséquences nuisibles pour les oreilles. On oublie donc l’origine de cette insupportabilité en nous, les récepteurs, et on s’imagine que cette qualité est inhérente au cri en soi. Ensuite on repousse le cri insupportable du côté de l’émetteur. Et comme on n’y voit aucun motif (extérieur), on le place dans une quelconque profondeur. Ainsi l’infra-profondeur devient-elle responsable du cri, de ses effets et de ses motifs.

Et pourtant, cette action-recherche articulée entre Jérôme et la philosophie du cri montre que le cri en art d’exposition permet aux spectateurs/regardeurs de rencontrer un crieur en porteur d’une réflexion sur une situation, sur un rapport social et politique, sur l’adresse et l’échange qui le constituent comme humain ou comme exercice d’humanité dans une civilisation à transformer (puisqu’il crie contre elle). Ce qui peut devenir un moment dans un processus de subjectivation.

La seule condition : qu’il s’agisse bien d’œuvres d’art d’exposition qui « parlent » moins du cri, au sujet de et autour du cri sur le mode analogique, avec l’intention de décrire une bouche ouverte ou de jauger le cri dans des évaluations morales ou psychologiques, qu’elles ne « parlent » le cri, et en particulier le cri d’indignation et de dissentiment.