lundi 31 mars 2025

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Plinthes de la philosophie

Marianne Alphant

, Jean-Paul Gavard-Perret

Devenant une sorte de Sophie Calle, mais en plus littéraire, la docte Marianne Alphant se bat avec la poussière. Il y a donc là de l’action, des prospectives de programmations où se mêlent bien des torsions de réminiscences, regard où arpenter les pièces de son appartement une croisade au sein d’une architecture certes parisienne — mais pas que.

Mais faire le ménage va devenir une double « occase » ou une posture (altière). Certes ces préoccupations roturières sont banales au plus haut point, mais elles sont aussi anonymes. Nul n’y pense sauf quand y manque un peu de souffle. Chasser la poussière est donc une occupation généralement triste voire « emmerdante ». Mais s’en occuper ne génère en rien une mauvaise réputation, angoisse ou absence de vigilance. 

La poussière fait donc partie des meubles et parfois en des abris où son accumulation tend parfois à l’idéogramme, surtout lorsqu’elle résiste pratiquement en intermédiaire entre le geste et la lettre. Bref les surfaces jouent souvent des obliques du discours ou de la géométrie dans l’espace.

Marianne Alphant oublie parfois leur fléchage et donne l’impression (ironique) de tourner en rond même si la tâche est rude. Mais avec l’esprit d’escalier et son âme, la philosophe, à contre-pied, ne se fend pas seulement d’une telle occupation aussi vieille du monde que du futur. Sinon à trouver dans l’I.A. un miracle… Mais il faut attendre.

Aussi, de son intelligence et de son brio de l’écriture, Marianne Alphant pose une question apparemment des plus banales et à laquelle chacune ou chacun semble répondre facilement : Qui s’occupe de la poussière ? Mais sous l’anodin, fruit d’une telle interrogation moins futile qu’éprouvante, la réponse ouvre une réflexion des plus inattendues, profondes, émouvantes et drôles sur nos existences et la confusion qui parfois s’immisce.

Face à cette question, un lecteur qui prend de l’âge dépasse les soucis d’hygiène, de propreté qui d’ailleurs parfois tournent à l’addiction. Mais ce n’est pas là une question de temps. Celui qui vieillit ne se veut ni négligé ni indigent. Mais le voici soudainement plus biblique que jamais : « Poussière tu retourneras à la poussière ». C’est un pan sur le bec.

Toujours est-il que Marianne Alphant évite de mettre la poussière sous les tapis. Elle ne fait pas tapisserie. Doctoresse piqueuse de notre tout à l’ego roturier et quotidien, elle nous renvoie à nos balais, poudres détergents, produits javellisés, chiffons, pour traquer la poussière qui nous hante. Et l’auteure la précise pour exciter notre conscience en éléments ostracisés ou moteurs : « Quark et suie, petits corps subtils, raclures d’atomes en pleine vitesse, poudre à priser ou de perlimpinpin, poudre Legras pour les crises d’asthme. » Le tour de la situation est donc parfait, du moins pour celles et ceux qui s’astreignent à leur quotidien.

Pour ses propres activités à la peau de chamois, la besogneuse maniaque et ailée croise celles ceux qui s’occupent d’une telle besogne : valets, femmes de ménage, serviteurs, parmi lesquels des sombres ou enjoués héros littéraires : Figaro, Cosette, Planchet, Sganarelle, etc. Une telle agrégée de philosophie ose mêler torchons et serviettes. Le tout avec habileté et drôlerie consumées. Elle nous fait part de ses émois puisque, dans son actionnisme ménager, se mélangent l’huile de ses coudes et celle de ricin de son esprit. Si bien que de s’agacer : « Il m’aurait fallu un guide, un homme à tout faire, Sganarelle, Jacques, ou plutôt Scapin, cet homme consolatif, ce sauveur, Ah, mon pauvre Scapin, je suis perdue, viens à mon secours, dénoue cet imbroglio, tire au clair Hegel. »

Mais devant une telle avisée, les plus érudits des spéculateurs ne sont en rien agile du plumeau ou de la brosse à pont et ce, eu égard à la « légendaire obscurité, souvenirs brumeux, anxiogènes » de ce philosophe des plus maniaques pas forcément dépressif mais qui n’appela que fort peu la rescousse des mousses détersives. Existe en conséquence dans ce roman un virage essentialiste où est mise en exergue une vérité essentielle mais souvent tue : une fonction pratique crée l’organe de la pensée. Pour l’auteure, « tout ménage vire au ménage de la pensée (et réciproquement) »

Mais plutôt que de multiplier des exemples de penseurs, métaphysiciens souvent obsessionnels, elle sait que sous de tels génies de la cafetière (et les taches qu’elle peut laisser) existent affiliations et quasi-ontogénèses chez bien des nerveux et tourmentés (sont-ce des miroirs de l’auteur ?). Leur coupe de l’entendement est pleine non seulement des spéculations les plus brillantes mais de ce qui s’y insinue. Et quel pensum maudit ! Car entre logique et illumination, s’infiltrent non seulement erreurs de jugement mais une poussière incessante dont l’ineffable n’a presque pas de nom atomique.

Certes, l’auteure se veut bien plus digne que les génies du logos. D’où son aveu : la matière de penser se nourrit beaucoup plus que de l’immatérialité. Et de préciser : « Métaphysique, chère métaphysique, je passe la main sur le bureau, j’écris dans la poussière de toujours, antique et neuve, te revoilà, si douce. » Une telle auteure sait donc combien l’intelligence cadenassée des doctes n’existe pas sans la poussière. Celle-ci perdure — et c’est heureux — d’imaginer face à elle l’intelligence ou la sensibilité artificielle… Et après tout, le visible garde une marge d’erreur dans le sacré. Il est parfois coincé dans des plinthes qui doivent être chiffonnées. Mais face à l’excellence d’un tel roman, accordons à son auteure philosophe toute sa faconde, son humour, son esprit et sa lucidité. Elle demeure toujours dans les étages les plus élevés de ses méditations mais il peut lui arriver pour peaufiner — telle une concierge — de rester dans l’escalier.

Marianne Alphant, « L’Atelier des poussières »,
P.O.L. Paris, mars 2025, 180 p., 18 €.