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Les Elles du Desir
de Colette Deblé
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Avec Colette Deblé les cycles font un écart et les vieux évangiles ne se ferment plus en cercle. La chaîne de la genèse est emportée dans la turbulence. Résoudre une énigme ce serait être Oedipe ou le meurtre ou le manque. Alors il convient de rompre les visions légendaires - entendez enfantines - il convient de transporter l’air au dessous de la mer là où les théories ne disent rien qui vaille.
Éros déborde sur les deux Amériques brûlant devant les eaux du Gulf Stream qui se tord de plaisir. Il n’y a rien que des standards de jazz à se répandre au milieu des vapeurs d’alcool. La mouche d’Or tel un corps durable creuse son nid dans l’interstice d’une gémellité. La hiérarchie des sexes n’est plus fonction de la peur, elle ne collectionne, ne capitalise plus les exploits, elle ne détruit plus tout ce qu’elle touche. Seule l’absence de désir engraisse nos terreurs mais le plaisir en deux engendrent de nouvelles foudres. On franchit une fracture, on recoud une fêlure.
L’artiste n’a cessé de créer des images où les « faces opposées des choses » coexistent et où le féminin prend toute sa dimension et son accomplissement dans une enquête filée tout au long de l’histoire de l’art, à la recherche des images de la femme. Plus de deux mille lavis, dessins et peintures constituent une sorte d’essai plastique sur la représentation des femmes dans l’histoire de l’art. Ce projet, l’artiste l’a clairement défini : « A-t-on jamais tenté d’explorer par des seuls moyens plastiques l’histoire de l’art ou l’un de ses aspects, comme le font l’historien et l’essayiste à l’aide de l’écriture. Mon projet est de tenter, à travers une infinité de dessins, de reprendre les diverses représentations de la femme depuis la préhistoire jusqu’à nos jours afin de réaliser une analyse visuelle des diverses postures, situations, mises en scène. »
L’art singulier de Colette Deblé, c’est en même temps comme une synthèse de l’histoire de l’art qui nous saute aux yeux. Le lavis est la technique essentielle que Colette Deblé a choisi pour appréhender la femme et pour la présenter. Mais toutes les nuances de ses lavis ne pouvaient pas être respectées avec nos méthodes artisanales d’impression et Colette Deblé a accepté des interprétations de ses œuvres originales, des transpositions de ses lavis, et elle nous a accordé une grande liberté pour le choix des couleurs de ses silhouettes pour les livres courants.
Et l’artiste de préciser : « Je peins parce que je ne sais pas parler. Je peins pour être là quand je ne serais plus là. Et la bonne conscience de mon plaisir de peindre. Je peins parce que j’ai besoin de peindre, c’est ma respiration. Je peins comme une poussée végétale. Avec la même nécessité qu’une rhubarbe pousse ses feuilles. C’est ma vie, la vie. Lavis ». Chaque œuvre saisit une attitude, une posture, un simple geste d’une femme appartenant à une scène peinte, sculptée ou photographiée provenant de n’importe quelle époque. Émerge donc toujours un personnage féminin prélevé par l’artiste de la configuration d’origine, de son sanctuaire premier. Mais la re-présentation qu’elle en donne ignore le contexte tout en conservant se trace fantomatique. Des « idoles légères », comme les définit Jean-Paul Goux, arrachées aux carrières antiques, montent vers des plafonds célestes ou vers des îles où le vent souffle où il veut.
La femme est donc déesse mais à la religion des plus païennes. Et l’artiste en est la prêtresse libératrice et gorgeant les clés de voûtes de leurs nouvelles cathédrales aux ogives parfois ouvertement érotiques. Condensation et déplacement, brutalité d’un désir féminin, féminisation de la sexualité qui du phallus passe à la cascade, Colette Deblé crée une pluie, un ruissellement dont le cercle ne cesse de s’agrandir. On est dedans sans y être, mais on espère ne pas en être exclu et ce depuis une scène primitive où immanquablement l’artiste finira par nous faire remonter.
Colette Deblé démembre ainsi certains rêves de jouissance pour mieux en remonter d’autres. Quelque chose communique avec tout. Le sexe féminin soudain est non seulement à mais notre image. Nous sommes (nous les mâles) son reste qui se consume : une évanescence à peine visible qui se désagrège en tant que promesse si souvent non ou mal tenue. Les unes de nues, les voilées ou les dévêtues par nuées parviennent malgré tout à modérer le froid de l’hiver sur les îles de leurs corps telles que Colette Deblé les a réinventées ainsi que le centre de l’amour. Certes il ne coïncide pas toujours avec le centre de la vie. Mais avec les femmes de Deblé et ses « ancêtres » toujours.
Même si ce n’est pas son objectif premier, elle nous permet de savourer jusque dans l’écart la substance même de l’intimité utérine. Car ici est le lieu et la réalité, l’identité suprême, la nuit d’été. Les figures féminines de l’artiste harcèlent donc l’origine jusqu’où elle ne sera plus, où nous serons enfin. Arrachant à la barbarie iconographique et « male-igne » des siècles passés ses figurines, Colette Deblé corrige le un avec le deux. Elle soigne le fruit plus que le tronc. Elle ne loge pas l’air dans la racine, mais sur la fleur. Le sexe masculin glisse ainsi à l’oubli, s’ampute de lui-même car il fut toujours peu prolixe sinon de sa déité autoprogrammée.
« Jeux de dames », Colette Deblé Exposition,
Archipel Butor,
20 juin au 23 septembre 2026.
