dimanche 1er juin 2025

Accueil > Voir, Lire & écrire > Lire & écrire > Holmes ou l’homme parfait

Holmes ou l’homme parfait

de la prose à l’image

, Jean-Paul Gavard-Perret

La prose de Conan Doyle s’engouffre dans les plis et les méandres du caractère et des enquêtes de Sherlock Holmes.

Des hypothèses lézardent autour de ses diverses histoires relatées par le bon Docteur Watson entêté et entêtant, s’appropriant ses aventures issues de son ami (ambigu). Et en conséquence la mémoire affective du narrateur passe ou repasse du passé au présent jusqu’au dépassement sans omettre les moindres détails : « Je possède un petit vase, aujourd’hui ébréché, qui se trouvait sur le bureau de mon père » affirme par exemple son héros. Si bien que même des objets deviennent parfois cicatriciels auxquelles Watson s’attarde bien plus qu’en tant que représentant des herbes médicinales.
 
Dans ce qu’il affirme, via la voix du narrateur, Doyle insiste jusqu’aux ratures du héros qui se retrouve dans l’Album de la Pléiade des équivalents imagés. Ils deviennent des prosopopées qui donnent d’autres aspects à sa silhouette. Et ce dans bien des double-faces de Holmes. Son portrait se regarde — chez les dessinateurs et artistes qui lisent ses romans « policiers » — en diverses postures. Et ce dans bien des double-faces de Holmes. Son portrait : se regarde dans les dessinateurs et artistes qui lisent ses romans « policiers ». Surgissent des expériences du miroir qui ne balaient en rien et tout narcissisme du héros. Et les lecteurs quidams le reconnaissent aussi par l’image de son « je » qui les obsède.
 
Entre comédie et tragédie, Holmes acquiert un masque de Zorro à travers son chapeau, sa casquette, ses houppelandes dans tout le nuancier des genres mais aussi des rôles à ses côtés de son « biographe » et des méchants (toujours dépeints avec férocité). Le tout d’un bout à l’autre de cette longue galerie de portraits, la persistance de divers regards préservent l’énigme du héros.
 
Les artistes illustrateurs comme le texte de Millet qui les accompagne, changent nos regards et les rapports qu’entretient l’image avec la littérature et la violence du monde qui apparaît- à travers son prisme de ces romans dont le héros devient un parfait histrion. Dans ses histoires, sa lucidité ne peut être que celle de l’intuition qu’il possède. Il saisit les « Je-ne-sais-quoi », les presque-rien là où une pulsation particulière de l’écriture s’élance, rebondit, se reprend, s’élance à nouveau, créant son ordre ou son désordre autour d’elle.

Et ce, depuis le 221B Baker Street, loué à une certaine Mrs. Hudson et doté d’un bow-window par lequel observer la rue et méditer sur l’existence en attendant que frappe à la porte la nouvelle aventure. Ce n’est pas n’importe qui, qui occupe les lieux, mais un narrateur : le docteur Watson — colocataire du 221B et qui consacre ses loisirs à mettre en forme les notes qu’il a prises au moment où les enquêtes dont il était le témoin ou l’auxiliaire.
 
Non content de posséder une mémoire prodigieuse, Holmes a une autre particularité remarquable. Pour lui, la réalité est un réseau de signes destinés à être déchiffrés. Et dans les situations désespérées qu’il affronte, il se révèle l’ultime recours des victimes. C’est donc un nouveau chevalier Dupin de Poe ou l’inspecteur Lecoq de Gaboriau. Certes, Holmes a d’ailleurs peu d’estime pour ces collègues et n’est pas toujours commode, mais c’est sans doute ce qui fait son charme.
 
De caractère variable, voire bipolaire, phobique, mégalomane, hautain, sociopathe, misogyne, il moque des femmes et son ami Watson, dont le dévouement est pourtant sans faille. Il est vrai que Holmes est aussi troublé que troublant… Mais sans rien abdiquer de son propre mystère, il fait du monde un espace intelligible.
 
Ici quatre romans, cinquante-six récits réunis en cinq recueils – le tout formant le canon holmésien –, sans oublier quatre histoires dites « extracanoniques » parce que leur auteur n’a pas souhaité les faire figurer au nombre de celles qu’il revendique. Ce corpus est intégralement retraduit pour cette édition en deux volumes. Le lecteur se concentre sur le maximum de ferveur d’un tel limier.
 
De plus, l’album de La Pléiade est une sorte de couronnement. Il colle au visage ce que nos yeux voient mais aussi notre esprit par des mouvements migratoires qui à la fois aiguisent et disloquent la mémoire — de varier les couvre-chefs d’un autoportrait à l’autre pour révéler la multiplicité des possibles destins que recouvre cette misérable étiquette : « Moi ». 
 
Trouant sa macération le jus de la création onirique et interprétative des illustrateurs (ou plus), Holmes semble le plus souvent jailli de rien à quoi on ait pu parer car déboulé sans crier gare de nul fond puisque l’image crée du rêve à la fiction. Même si Baudouin Millet ajoute sa propre farce dans le texte qui accompagne son iconographie. Et l’auteur de préciser : « Watson ici présent vous dira que je ne sais pas résister à une petite touche de théâtralité ».
 
Néanmoins la question de l’identité est dès lors posée non en termes d’appartenance (à une nation, à une communauté), mais bien plutôt d’invention (au sens narratif) dans la libre composition dès l’aventure de Holmes par le talent de Conan Doyle.

Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome I et II, nouvelles traductions, trad. de l’anglais par Laurent Curelly, Alain Morvan & Mickael Popelard. Édition publiée sous la direction d’Alain Morvan, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2025, 1180 p., 62 € chaque volume.
Baudouin Millet, « Album Sherlock Holmes », Album de La Pléiade, Gallimard, 2025, 256 p. Album offert pour l’achat de trois volumes.