dimanche 1er mars 2026

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Hauts voltages / hautes voltiges

Philippe Jaffeux

, Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Jaffeux propose ici ce que certains croient trouver : la compilation de son « désastre très langue + très langue + très langue + très langue » qui demeure une des plus grandes entreprises littéraires du temps avec à la fois tous les effacements possibles du simple logos pour une autre dignité du verbe.

Mais ici, il ne s’agit pas de L’Ecriture du désastre de Maurice Blanchot. Les mots avancent là où « l’alfa bée » et la syntaxe se démultiplie, sous prétexte de classements, pour désorganiser l’apparent logos, avec gourmandise et goinfrerie, de ses ordres admis. Face à la cupidité libérale, la littérature offre un retour d’ombre, en prouvant combien tout logos peut s’enrayer lorsque les côtes du non-sens montent mais pour le redresser.
 
Ici les « courants » de Philippe Jaffeux ont pris la forme d’un processus sériel, répétitif et minimal ; dans ses carrés parfaits de 26 affirmations en 26 lignes, un déchiffrement de notre conscience, quitte à nous donner du plomb dans l’aile. Il poursuit ainsi sa campagne de fouilles selon la potence et le ciel où il « explore l’insouciance d’une hasar« t » qui observe l’étude d’une ignorance », là où ses incisions sont fines par la lame des lignes (et leur âme). Elles reconstituent notre savoir où parfois des répétions semblent se régler sur un tel « abus » (dit l’auteur) mais sans excès et, sauf son respect pour, s’ajuster à la mesure d’un déséquilibre juste, dans ce qui devient une sorte de bréviaire dont la racine est carrée.
 
De telles aventures (si l’on peut dire) de la réflexion la plus profonde créent notre joie par une telle lecture puisque ses tablettes et tablatures tentent d’intercepter un chaos « impassible ». Existent là des météorites lançant des pierres sur nos incertitudes grâce à de telles « vérités ». L’auteur s’arrime en son logos plus ou moins alpha bétique à nous sortir de notre animalité dans son savoir à flux et à sens dont ici aucun n’est interdit. Bref ce que l’on n’apprend ne pas savoir permet de comprendre que la puissance des abîmes est dans le cerveau d’un tel héros. Il est entre Ulysse et cas l’ipso dans son don et son odyssée. Et contre ceux qui la ferme, il l’ouvre dans ses joyaux et diamants dont la sophistique se divise du poulpe par la pensée.
 
Ce nouvel ouvrage devient une pépite incandescente, d’où la nécessité de la traduire en mots, pour mieux la canaliser, l’approcher, l’apprivoiser. Car la première émotion (ou la réflexion dernière) ouvre, emporte, fige, tétanise entre invocation céleste et imminence du danger d’être refaçonnés par des affirmations parfois compliquées pour les raisonneurs. Mais les sentences de l’auteur, elles, ne sont jamais bancales.
 
Existe là une forme d’ « orphélisme » d’un genre particulier, géométrique et « cadrée ». Jaffeux renonce aux décombres et ruines des penseurs et les dépasse par un autre pôle : à savoir, celui des naissances et l’épreuve d’accouchements de la pensée en des constellations électives au moment où l’habitus et la norme n’ont pas encore droit de cité — et pour cause.

Philippe Jaffeux, Courants fous, Éditions Les Météores, 2026, 80 p., 12 €