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D’un livre, l’autre : l’Incompossible
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Tandis que je me trouvais à mon bureau, penché sur mon écran, entouré de mes livres, j’avais la sensation singulière que ma fille, son espiègle et bienveillant petit fantôme, se tenait derrière moi, épiant par-dessus mon épaule ce que j’étais en train d’écrire et, avec moi, s’enchantant de la vieille histoire que si souvent nous avions racontée ensemble. Comme si, ayant maintenant changé de rôle, pareille à Peter, flottant dans le vide, de l’autre côté d’une immatérielle fenêtre fermée derrière laquelle je n’aurais pas pu la rejoindre (Philippe Forest).
Au livre qu’il a autrefois écrit - le superbe et douloureux « L’enfant éternel » - Philippe Forest avait donné pour titre le début de la première phrase du roman de Barrie (première version écrite de Peter Pan : « Tous les enfants, sauf un ». À celui qu’il publie aujourd’hui, il donne pour titre la fin de sa dernière phrase » : Gais, innocents et sans cœur. Ces deux livres se réunissent et se rejoignent enfin dans les deux bouts de la chaîne et les deux bouts d’une fable et d’une réalité.
La fable de Peter Pan a contenu la sienne - la vraie, même si son nouveau roman disparait au sein de la légendaire fiction de J.M. Barrie, auteur de Peter Pan. Et Forest de préciser : « L’histoire se termine. Elle recommence aussi. La dernière phrase formule la promesse que tiendra la première lorsqu’il se trouvera quelqu’un pour reprendre le roman et pour le rouvrir à la page par laquelle il débutait. » Et pour le romancier le propre des contes est que jamais ils ne se terminent que pour recommencer aussitôt. Ceux qui les racontent ou qui les écoutent ont disparu depuis longtemps, personne ne se souvient plus d’eux ni de ce que fut leur vie, mais, mystérieusement, ils leur survivent. Ils scintillent dans le soir comme la Fée Clochette de Peter Pan.
Mais si Barrie avait écrit que les enfants sont « sans cœur », pour Forest ils parlent de la cruelle et triste loi du Temps. L’existence reste un « sauve qui peut ! » où tous les coups sont permis, surtout si l’on pense au Capitaine Crochet. Certes le monde n’est qu’un meurtrier manège dont la roue dépêche vers le rien mais selon l’auteur ceux qui s’abandonnent à son abominable vertige, y ont pris leur passager plaisir. Ce n’est la faute de personne. Nul n’est coupable. Chacun, innocent, jouit ainsi, bravement, gaiement, du répit que lui accorde le crocodile dont le ventre, monotone et imperturbable métronome, énonce le verdict à l’exécution duquel l’existence ne sursoit jamais très longtemps.
Que les histoires n’aient jamais de fin, c’est ce que dit Barrie et Forest le croit (un peu) même si, bien sûr, il en va autrement de la vie, sans rien nous faire oublier de son amère leçon. Elles nous consolent un peu du terrible tour que lui donne le Temps. La loi veut que les enfants grandissent, qu’ils vieillissent et qu’ils meurent. Wendy s’en souvient quand Peter l’oublie. Mais lui, n’a qu’une idée en tête. Il veut jouer encore et toujours aux jeux qui lui plaisent, profiter sans peine de l’éternel recommencement de la vie, s’enchanter.
Au fond, c’était le souhait de Philippe Forest lorsqu’il racontait Peter Pan à sa fille. « Nous nous plaisions des mêmes choses sur lesquelles, parfois, nous versions les mêmes larmes. Nous les découvrions, nous les retrouvions. Et nul, pas même nous, n’aurait pu dire quel sens avait le sourire que l’on voyait à nos deux visages, si nous faisions seulement semblant d’être gais ou alors simplement semblant d’être tristes », écrit Forest. Preuve que son nouveau roman fait avec le premier le joint parfait – enfin si l’on peut dire.
D’autant que Forest nous touche une fois de plus, en acmé : « Tandis que je me trouvais à mon bureau, penché sur mon écran, entouré de mes livres, j’avais la sensation singulière que ma fille, son espiègle et bienveillant petit fantôme, se tenait derrière moi, épiant par-dessus mon épaule ce que j’étais en train d’écrire et, avec moi, s’enchantant de la vieille histoire que si souvent nous avions racontée ensemble. » En fait Peter Pan est un astre et comme le romancier nous nous nourrissons de lui.
Philippe Forest, « Gais, innocents et sans cœur". À propos de Peter Pan »,
coll. Blanche, Gallimard, 2026, 160 p., 18 €
