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Rodin vs Epstein
unique vs anonyme
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Eichmann tel que le décrit Hannah Arendt était un homme banal, médiocre. Dans un de ses romans, le romancier hongrois Maraï raconte un dîner de fête à l’époque de l’occupation allemande. Le dîner rassemble des amis anti-fascistes, sauf un, qui, à bout d’arguments pour défendre sa position, déclare : peut-être avez-vous raison, mais le fascisme, c’est fait pour les gens comme moi, sans talent.
Les violeurs de Madame Pélicot étaient sans doute de cette catégorie : médiocres et sans talent. Mais Epstein ? Un propos rapporté dit tout : les femmes, c’est comme les crevettes, on leur coupe la tête et on garde le reste. Il n’y a pas plus atroce façon de déclarer qu’il n’y a pas d’autres.
Pas de visage : pas d’autre.
Par contraste cela me fait penser à la beauté des corps auréolés d’un visage. Cela me fait penser aux splendides audaces de Marlène Dumas capable d’exposer la crudité derrière une nudité dont on ne sait plus si le visage dit la jouissance ou la mort. Il y a là une pensée, une fouille dangereuse sans doute, qui renvoie tout prédateur à l’horreur banale de sa pratique. Ou aux dessins érotiques de Rodin parmi les plus audacieux. Rodin plonge dans le corps féminin comme on se noie dans un paysage. L’attraction d’un corps, c’est rendre visible l’illimité. Le viol, c’est sa réduction au sans-tête.
Epstein ne fut certes pas un homme banal, mais ce violeur en série, par la multiplication vertigineuse de ses victimes, banalise le crime en interdisant toute identité aux victimes, identiques les unes aux autres, soumises au même « prototype », disparaissant donc sous l’unicité de leur fonction. Son vaste appartement de l’avenue Foch était, paraît-il, couvert de photos de femmes nues. C’est une passion de pornographe : aveugle.
L’artiste représente le corps et le sexe, non pour s’y arrêter dans une attitude de voyeur, mais pour plonger au cœur d’une énigme dont le sexe est le trouble ou l’effroi. Il ne coupe pas la tête de Méduse, tant il sait qu’il n’y a de Méduse qu’en lui ! Il l’emporte ! Un autre — le même ? — peint une nuque dévoilée par des cheveux noués en chignon pour présenter l’image du désir et un hommage à la beauté. La nuque ne serait-elle qu’une métaphore ?
Le violeur en série est aveugle car il ne perçoit pas l’unique au sein du multiple. « Nous exposons l’unique à la lumière du soir et elle est un secret, nous l’exposons à la lumière de son secret et elle revêtue de tendresse. » [1]
Les dessins érotiques de Rodin sont des uniques, des paysages mystérieux qui illimitent le regard. Chaque corps est le réceptacle d’une beauté qui retourne à la fiction qui l’a fait naître.
L’érotisme se déploie dans la fiction (ou le récit) qui précède la dénudation. Le pornographe — le violeur — est sans imaginaire. Il se noie dans l’abondance d’une réalité qu’il prive de la suspension du temps. Or, le désir dans le temps du ravissement suspend le temps.
C’est cela être ravi. En annulant l’unicité du corps, le criminel détruit une beauté dont il n’a pas idée. Le « génie du crime » avoue une misère de la pensée là où l’artiste dresse son désir vers un ciel habité de la lumière de son secret. Epstein, au fond, ne m’intéresse pas, seuls ses excès me disent que n’est pas saisi par l’énigme du corps qui veut. Il y faut une pensée et un abandon dont le violeur est incapable. Rodin s’abandonne à son trait.
Devant le corps ouvert, le violeur (se) ment. Il se ment car il refuse d’excéder son désir en le diminuant par la possession de l’autre-absent. Rodin retourne le paradis et le regarde bien en face ; enfer et paradis confondus.
Dire que je comprends Rodin serait prétentieux. Mais je vois dans l’abondance des dessins une bacchanale vertigineuse, une métaphysique du plaisir ou un au-delà de l’impudeur qui offre à la femme représentée l’abondance de sa propre jouissance. Rodin n’est pas spectateur, il est démiurge. Il révèle ce que l’on n’osait savoir par sa présence absente tel un Freud silencieux devant le divan.
Il y eut dans notre actualité récente R…, l’ours producteur, puis Epstein, le danseur sans tête.
Misère des prédateurs ! Misère des sans-amour. Ces hommes font de leur puissance un mur infranchissable devant le plus beau des sentiments. L’amour s’y fracasse. Ils ne connaissent pas le bonheur des frontières.
La frontière de l’autre corps pour le violeur, la frontière — politique — des autres mondes pour le tyran.
Les violeurs ont affreusement leur équivalence politique. Trump, Poutine et tant d’autres sont à la politique ce que sont les violeurs à la vie commune. Tous vivent un monde sans autres. Remarque-t-on assez cette analogie de l’horreur ? Remarque-t-on assez cette identité de la prédation politique qui viole les territoires et de la prédation sexuelle qui viole les corps ? Le crime géopolitique et le crime sexuel seraient-ils de même nature ? Bien sûr ! Passion de mort.
On connaît le goût des tyrans pour l’argent, ils se font plus discrets sur leur goût pour l’abus des corps. Encore que Trump… Ils ont en commun, ces tyrans et ces violeurs, un monde sans autres et plus encore — si je peux dire — sans art. L’art n’a de cesse d’interroger la présence autre, il ne cesse de renvoyer le voyeur à ses aveuglements et de proposer à chacun l’art de voir. Voir et non seulement regarder, c’est traverser l’image, le paysage, le visage, tout autre.
L’art ou l’inviolable présence de l’étranger. Passion de vie !
Je ne crois pas que l’artiste de génie comprenne toujours ce qu’il fait.
Il ne s’agit pas de comprendre mais d’être en face. Être en face.
Le face à face constitue la réalité du geste artistique là où le lugubre violeur reste sans vis-à-vis. L’art expose l’unique, il crée son secret.
Nous exposons l’unique, nous créons son secret…
Notes
[1] Cees Nooteboom in Philippe et les autres, folio P. 177
Image d’introduction : Étude d’un nu féminin, Auguste Rodin, 1905–8. Graphite and watercolor. Domaine Public.
