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REVOIR, un autre regard
une exposition d’Ursula Kraft
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Ursula Kraft revisite le musée des Arts Naïfs et Populaires de Noyers, dans l’Yonne, en mettant en relation des œuvres d’art contemporaines avec la collection permanente : une façon de donner à REVOIR ce lieu avec un autre regard.
Dans la relation aux autres et aux choses, s’il y a matière à penser, il y a aussi matière à symboliser. Bernard Chouvier
Percevoir nécessite de s’engager. Antoni Muntadas
Le lieu, les traces et les affinités
La rencontre avec un endroit, peut relever de ce que l’on appelle depuis l’Antiquité, le « genius loci », soit : l’esprit du lieu. De la mythologie à l’expression devenue commune, cette locution latine laisse entendre qu’un lieu est doté de ses propres forces vives. D’emblée, ses caractéristiques nous éclairent sur la quête et l’état d’esprit de ses concepteurs.
Le musée des Arts Naïfs et Populaires de Noyers (Yonne), créé en 1882, est né du don d’un collectionneur érudit, puis s’est enrichi par plusieurs autres donations durant le XXe siècle. Cette collection regorge à présent de multiples objets et symboles, exposés dans cet ancien bâtiment du XVIIe siècle, devenu collège puis musée.
Entre cabinet de curiosité, collection d’ex-voto et d’artefacts provenant de plusieurs continents, on y découvre entre autres des albums illustrés de l’artiste Katsushika Hokusai (1760-1849), dont les thèmes évoquent le monde réel et le surnaturel. Dans l’ensemble, les collections relèvent d’une volonté de rendre hommage à la connaissance et au vivant, sans exclure les bouleversements inhérents à la condition humaine. Les multiples créations exposées renvoient certes à la conscience de la finitude des existences, mais révèlent aussi une humanité capable d’entrer en poésie même face au tragique. Soit une manière de s’extraire de la seule condition de mortel et de symboliser ce qui dépasse notre entendement.
Les croisements de regards proposés ici par Ursula Kraft, renforcent l’idée que donner lieu, c’est rendre visible ce qui nous anime. Yeux ouverts, paupières closes, l’accent est mis, dès l’introduction du catalogue, sur ce qui se distingue au-dehors et s’écoute du dedans : tel serait l’un des sens induit par “un autre regard”.
Le parcours proposé par l’artiste est orienté par des affinités thématiques et par une observation attentive, permettant de percevoir au-delà des apparences.
La partie et le tout, le maillage de fils conducteurs
Ce musée qui évoque la transcription, pouvait par conséquent accueillir avec pertinence, les œuvres photo et vidéo-graphiques d’Ursula Kraft. En effet, les thèmes abordés de longue date par l’artiste, évoquent « la mémoire, la maladie, la mort, l’âme, le surnaturel ». Autant de concordances avec les contenus des créations populaires exposées à Noyers.
Les perceptions de l’artiste à la lecture de ces collections, ont engendré cette exposition. Les multiples rapprochements qu’elle a initiés nous incitent à voir par le détail et à entendre entre les lignes. « Revoir, un autre regard » évoque une reviviscence de la manière d’observer. C’est aussi une façon d’apporter un nouveau souffle à l’exploration des contenus de ce lieu et d’ouvrir un dialogue entre les époques et les cultures. Une autre façon de saisir les accointances existantes entre les intentions des créations d’art naïf, les élaborations de l’artiste et diverses manières d’être au monde.
Chacun de ces univers touche aux registres fondamentaux de l’existence, mais par des dispositifs différents. Les objets du musée sont souvent de constitution assez brute et les œuvres d’Ursula Kraft sont réalisées par des moyens précis, choisis pour leurs spécificités. Toutefois, des rapprochements opèrent d’une œuvre à l’autre. Marques et traces se révèlent par échos et mise en confrontation. S’ensuivent divers retentissements à travers l’observation des objets votifs et des créations de l’artiste. Un jeu d’esprit et de reflets se glisse entre intention et création, émission et réception, chambre claire et chambre noire !
La vie apparait comme cycle d’engendrement, fait de ruptures et de créations, de failles et d’éruptions, de suppliques et d’offrandes, d’attentes et de réalisations. On perçoit combien complexités et nuances font partie de la richesse du vivant. Créer se présente comme une façon de traverser ce qui fait ombrage, question et obstacle. Donner forme, serait en quelque sorte, emprunter des chemins de traverse, pour trouver « le lieu et la formule », comme l’écrivait le poète Arthur Rimbaud.
Ainsi, on constate que les tourments de la condition humaine peuvent engendrer des ouvrages très variés, également capables de réenchanter le monde. Le propos serait de composer avec ce qui aurait pu nous détruire et en faire œuvre de vie. Dans ce cheminement, nous discernons aussi de quelle manière un événement peut faire récit. Raconter, dire, prendre la parole : chacun à sa façon. Ce qui nous rappelle qu’il existe des relations entre la partie et le tout. Le philosophe Christian Godin précise que « la relation logique entre le tout et la partie ne serait par conséquent pas seulement d’opposition ».
Revient également en mémoire, l’étude des mathématiques modernes qui nous enseignait qu’éléments et ensembles pouvaient être reliés de manière réflexive, symétrique et/ou transitive.
Des processus identiques sont à l’œuvre dans les créations, si bien qu’entre voir et savoir, il existe des faisceaux de corrélations. Matière à penser et à panser, tant pour celui qui élabore que pour les regardeurs.
Les créations comme lieux de passages
Les créations d’Ursula Kraft et les réalisations populaires, permettent de « revoir » à quel point la nécessité de symboliser est ancestrale et universelle. Une préoccupation qui remonte au néolithique et qui reste reliée à l’élan vital, jusque dans l’invention des rites funéraires. Nous savons que sublimation et symbolisation sont associées à la transformation des pulsions, à des rites de passage, de réparation, d’identification, de mutation...
De nombreux artistes et chercheurs ont apporté leurs contributions à l’explicitation de ces phénomènes.
De l’anthropologie à la psychanalyse, de la sociologie à l’histoire de l’art, les sciences humaines étudient les articulations et préoccupations propres à l’humanité. On pense également aux différents dispositifs inventés dès les origines par les humains, pour composer avec la colossale nature. Cet environnement qu’il aura fallu initialement appréhender, hors explications scientifiques, pour éclairer les effets et les causes d’un arc-en-ciel, d’un cycle lunaire, de la vie féconde, de la mort... Cela aura généré diverses cultures et de variables déploiements entre inné et acquis. Soit de multiples tentatives selon les lieux et les époques, pour donner du sens à ce qui nous dépasse et ce qui nous anime. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrivait René Char...
Revoyons alors les corpus de travail Soulscape et Tamashï. Des réalisations élaborées autour de la notion d’âme et d’esprit, ou la sensation de l’immatériel accolé à nos vies. Chacune de ces œuvres nous transporte dans ce que mythes et légendes accomplissent pour notre humanité : à savoir des reliages. Ce qui nous renvoie aux nouages entre réel, symbolique et imaginaire, concepts introduits par Jacques Lacan dans le champ analytique dès 1953.
Nous constatons à travers ce parcours au sein du musée, combien les rapprochements conçus par Ursula Kraft, font interface. Nous avons évoqué les thématiques communes (la maladie, la mort, les offrandes...), mais nous pouvons attirer l’attention sur certaines similitudes dans les aspects matériels.
Revoyons la photographie du visage de la fillette aux yeux fermés, extraite de l’ensemble Traum-a, mise à proximité des ex-voto en cire, rassemblés dans une vitrine : les textures se renvoient l’une l’autre, affinant la perception de ce qui est raconté là. Force est de constater que la matérialité d’une création peut aussi générer du sens. On le perçoit d’autant, en se souvenant que poésie, vient du grec poiein qui veut dire : faire. Pas seulement au sens de faire quelque chose, mais « au sens de faire : apparaître », précise Claude Roëls, traducteur de Gœthe. Il rajoute enfin : « tel serait l’acte véritable du poiein ».
Aussi, voir à travers cette exposition combien l’œuvre peut être perçue comme un lieu de passage entre ce que l’on apprend en vivant, ce que l’on découvre en étudiant et vice versa.
Allons voir de plus près ce que l’on y entend.
REVOIR - un autre regard
Exposition du 16 juin au 22 septembre 2024.
Musée des Arts Naïfs et Populaires de Noyers
25, rue de l’Église 89310 Noyers-sur-Serein
03 86 82 89 09
ouvert tous les jours sauf le mardi
juin et sept : 11h-12h30 / 14h-18h
juillet et août : 10h-12h30 / 13h-18h30




