dimanche 2 novembre 2025

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Quatorze états du chemin amoureux

, Gilles Desrozier

Mettre en scène l’amour : le théâtre des opérations. Un décor aux charpentes identiques car le cœur est universel. Seul change ce que l’on trouve sur les murs : un décor qui nous est propre. Toujours la même pièce ronde comme les formes de la femme. Tu es ma plus grande aventure. Ma conquête. Je crois connaître et je ne sais rien. Mon avenir d’homme. J’ai vu des regards, touché la chaleur, senti des forces… Mes mains, goélettes filantes sur l’océan de chair. Mer de tous les vices, flots d’ivresses, tempêtes et galipettes…

I LOVE YOU ma chère ! Je flotte en vous ! Je rencontre une île, je découvre, j’observe, j’essaie, je touche. Le début du conte : la rencontre. TABULA RASA. Nous seuls autour de nous. Pleins feux sur toi. Comment tu bouges, comment tu parles, qu’est-ce que tu vois ? J’apprends, je veux savoir quelles brumes t’entourent ? T’emporter sur une île, te regarder. Passer derrière toi. Voir comment tu fais ta vie. Qu’est-ce que tu photographies ? PHOTOGRAPHIER C’EST PASSER AU CRIBLE ! Prendre une photo pour initier l’expédition…

Le désir monte, je montre le désir. C’est dangereux, on devient deux ! Unique objet de sentiments, je te rêve en bleu lagon au derme nu sertie de végétaux, l’esprit soufflant le vent du diable au corps. Oasis dans l’îlot, Vénus sortant des eaux. Ma faim, mon objectif.

Je suis conquistador, je veux prendre cette terre. Elle est vierge. TABULA RASA ! Tout ce qui a pu exister avant n’existe plus ! L’histoire commence.

Le con d’Irène. Cet œil renversé-révulsé… La baise arrête le temps, le sexe suspend ton heure. Le règne du septième ciel sur une mer de mouille. La caresse est universelle et la partie nous appartient. Personne ne nous la pendra jamais. Dans ma tête, dans ton esprit : notre plus beau terrain de jeu. Inavouable, paroxysmique, c’est notre force, la créativité, l’engeance de tout !

Puis vient le déclenchement. Moteur ! Fantasme ! C’est mon âme, ma finesse… Personne ne me touche ! Je ne sors pas du songe. Je te sens, dans un temple humide aux couleurs chaudes, tu t’enfonces sur canapé rouge désir. Embarquement pour Cythère ! Noli me tangere, je rêve ! Érection de colonnes, géométrie du mâle, parallèles du désir. Touche avec les yeux.

C’est l’extase ! La petite mort. Tu décolles, tu sens ton corps s’envoler. Le ciel devient terre en cinémascope. Tu peux te voir jouir, tu sens et tu regardes ton plaisir. Spectacle dément et merveilles. Stupre et frictions. Pendue au gibet du plaisir, sur la passerelle incertaine de la volupté, tu te crispes, tu te raidis, ça vient, c’est là, tu pars ! Tu vas loin et c’est émouvant…

À coup sûr, c’est la passion. Le génie de la flamme. Le feu ravage ton ventre, ruine ton esprit damné de la chair. Et tu fonces là où ça fait mal, vers la chute des corps au jardin des délices. Le pieu n’a plus de limites. Vertige de l’amour à mort. Tu titubes, tu bégaies, tu chuchotes son nom.

Te voilà sur la croix. FALL IN LOVE ! BURNING IN THE HOUSE !

C’est brûlant et tout fond. Ils ne font qu’un ! C’est la fusion, l’osmose. Je te mords, tu me prends. Je voudrais t’avaler, devenir toi. J’ai foi en ta chaleur, je bois tes pleurs. Ta lumière m’aveugle. Je deviens sourd aux suppliques du monde, je n’attends que toi, tu n’entends que moi. La voie surexposée du seigneur est perméable. Du soir au matin et du matin au soir, il pleut des larmes d’Éros !

Tapis dans l’ombre des feuillages, j’épie ta sérénité. Allongée, luxueuse. Aphrodite des eaux et forêts… Le bonheur te fait léviter. La belle Odalisque triomphe, allongée, de son machiavélique macaque exténué. Nageant dans l’eau bleue-placide, des nénuphars désirent te voir. Les murs de « ta chambre », transpercés par la lumière directionnelle amoureuse, s’ouvrent vers un ciel vert-espoir. Tout est rond, lisse et bon. La douce musique de ton visage me grise. CUT !

Je veux créer, je désire engendrer. Construire une ville à notre image, poussés par nos ancêtres poissons ; sortir des nuits ténébreuses, guidés par les lumières d’une cité radieuse. Ton éclat est grand, ton ventre s’arrondit. Ma douce et tendre étoile : je t’aime toi et tout ce que tu portes est béni. Ma douce lune attrapée dans la chambre claire. Une nuit magique annonçant une autre année, une nouvelle ère… Une fille que je verrai grandir et dont je serai fier. Un rêve de culture et d’images, le songe d’une nuit d’été qui prendra corps en hiver.

Mais le corps est corps et l’esprit vole. Il faut dominer, posséder. Les bras en croix, la danse amour devient amère. Grand écart et bras tendus. Tu envoûtes, tu passionnes, tu prends parfois pour mettre en cage. Prendre possession de l’âme, gitane et Flamenco, se donner pour mieux s’emparer. L’obturateur s’ouvre quelques instants à la lumière et l’image devient figée, éternellement esclave du regard des autres. Le petit oiseau va sortir, il faut le mettre en cage.

Il arrive que l’oiseau ne soit pas vu ! PAS VU PAS PRIS ! Il plane vers d’autres cieux. Méphistophélès surgit de sa boîte et la méfiance abonde. Jalouse, visage déformé par l’ombre de la cité des femmes s’abattant sur sa personne, elle souhaite tirer sur son amour, supprimer son image. La vision de ces femmes, apprêtées pour le bal des liaisons dangereuses, souriantes à l’endroit de ses désirs, est insupportable. L’éclat de leurs éventails récolte ses larmes. Colts, récoltes, ombre, lumière, bal, balles… Une longue nuit pousse cet amour vers un funeste destin.

On se venge, on trahit à son tour. VENGEANCE ! Tu trompes ton propre monde. Sous le regard du cher corbeau délicieux, dans la brume, tu attends. Petite sorcière aux ailes de serpent, tu chasses ta proie. C’est l’hiver de l’amour. Le glas du sentiment…

Rupture, désolation. La pièce est vide. Il ne reste que des traces, des empreintes… Une bouche figée dans la glace rend la souffrance, devient martyre. Point de jeu, pas de nous. Ne reste que l’unique trait de pinceau de la nature des sentiments.

Reste le souvenir. REST IN PEACE des amants tragiques. Le royaume des cieux pour Roméo et Juliette, à jamais enlacés. Une brume de nostalgie envahit nos souvenirs gravés dans le marbre de notre pathos. Il fait froid, c’est la fin de l’histoire.

Il nous reste l’espérance. La résurrection de l’amour. Seule dans ses draps, comme dans un suaire, tu pries l’amant de venir jusqu’à toi. L’espace d’un moment, Éros rejoint Thanatos. Entre deux cadrans, les heures se figent et tu pars dans une autre histoire, tu décolles vers un autre songe. Regarde avec tes mains. MADAME RÊVE…

 

Quatorze états du chemin amoureux est un projet réalisé dans le cadre de ma série chambre des rêves. Je compose des allégories, sortes de songes, projections sur une structure, un carcan représenté par une pièce. Je projette une fiction sur la réalité de telle manière à produire ma version d’une histoire. Je mélange la vérité aux chimères, la certitude à l’imagination…

Dans Quatorze états du chemin amoureux, j’élabore une comparaison entre les quatorze stations de la croix et les différentes étapes d’une histoire d’amour. Le plan se déroule ainsi :

1 – La condamnation de Jésus par Pilate devient la rencontre.
2 – Jésus, l’acceptation de la croix devient le désir.
3 – Sa première chute devient le sexe.
4 – La rencontre avec sa mère devient le fantasme.
5 – Simon de Cyrène aide Jésus devient l’extase, l’ivresse.
6 – Veronica essuyant le visage de Jésus devient la passion.
7 – Sa seconde chute devient l’osmose, la fusion.
8 – La rencontre avec les femmes de Jérusalem devient la sérénité.
9 – Sa troisième chute devient la procréation.
10 – Jésus est dépouillé de ses vêtements, devient le pouvoir, la domination.
11 – La crucifixion devient la jalousie.
12 – La mort de Jésus devient la tromperie, la trahison.
13 – Jésus, l’enlèvement de la croix devient la rupture, le chagrin.
14 – L’enterrement de Jésus devient la nostalgie, le souvenir.

Au milieu du vingtième siècle, à l’occasion du centenaire des apparitions de la Vierge Marie à Lourdes, une quinzième station a été ajoutée. J’ai enrichi la série d’un quinzième état :

15 – Avec Marie, dans l’attente de la résurrection du Christ devient l’espérance.

1 La Rencontre
2 Le Désir
3 Le Sexe
4 Le Fantasme
5 Ivresse, Extase
6 La Passion
7 Fusion, Osmose
8 La Sérénité
9 La Procréation
10 Pouvoir, Domination
11 La Jalousie
12 Tromperie, Trahison
13 Rupture, Chagrin
14 Souvenir, Nostalgie
15 L’Espérance