dimanche 2 juin 2024

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Pascal Hausherr, la photo sans détour

, Françoise Lambert et Pascal Hausherr

Depuis le début des années 2000, le photographe Pascal Hausherr façonne dans un imposant corpus un portrait subjectif de la France. À l’occasion de la sortie de deux livres de photographies, « Prospective » et « Les Modernes », il a accordé un entretien à Françoise Lambert, de TK-21.


D’où sont nés tes projets de livres ?

Les Modernes a vu le jour pendant la période du Covid 19, en avril et mai 2021, pendant le deuxième confinement. En tant qu’artiste, j’ai vécu les restrictions liées à la pandémie comme une aubaine, une sorte de résidence que je m’offrais à moi-même, là où je vis, en banlieue parisienne. Comme des obligations rémunératrices m’accaparent, j’en étais là d’un coup libéré, tout en conservant mon petit salaire.
Les Modernes, c’est une tentative d’affronter l’objet sans détour, en osant voir ce que l’on voit. Je suis plutôt rapide dans l’exécution, mais là je dois dire qu’en deux ou trois mois la sélection des images et le montage simultané ont été bouclés.

Quid de Prospective ?

Alors que Les Modernes établit un constat un peu âpre du monde que j’habite, et qu’il dit, j’espère avec élégance, la désolation du monde, Prospective se charge de manière plus nette d’une tendresse et d’une beauté que le premier ne ferait qu’esquisser.
Ce qui m’obsède et m’occupe, c’est l’idée qu’à tout instant tout peut basculer dans la catastrophe, dans la défaite, c’est l’intuition que dans toute image il y a la possibilité de la chute. Je vois aujourd’hui la disgrâce et je veux la voir avec tendresse et grâce. Prospective à cet égard en témoigne plus peut-être que Les Modernes.

En quoi tes deux ouvrages se distinguent-ils et qu’est-ce qui les rapproche ?

Les Modernes et Prospective s’inscrivent dans la continuité de mes précédents travaux. Mon approche est là aussi celle d’une documentation subjective de la France, ce que je fais depuis le début des années 2000. Ces deux livres d’ « aspect physique » très différents, je dirais qu’ils s’épaulent, qu’ils se jalousent, qu’ils s’aiment un peu, enfin ils essayent, c’est un couple.

Ne s’agit-il pas d’un événement plutôt rare, la parution simultanée de deux ouvrages ?

C’est vrai ! J’ai d’abord proposé à l’éditeur Éric Cez, des éditions Loco, une maquette de ce que je pensais être le plus abouti de mes récents travaux, à savoir Les Modernes. Alors que j’évoquais un jour avec lui le temps relativement long qui sépare le projet de sa concrétisation — ce pour des raisons essentiellement techniques et financières —, ce fut pour moi une grande surprise et un quasi-miracle lorsqu’il m’a présenté peu après une petite maquette (au format livre de poche !) qu’il avait conçue à partir d’un ensemble d’images très récentes, de 2023, que j’avais déjà nommé Prospective. Il avait fait des captures d’écran de mes photos sur les réseaux sociaux où je poste régulièrement mes productions ! Prospective, c’est son livre, et je l’ai accueilli sans réserve aucune, avec enthousiasme et bonheur. Se faire faire un livre dans le dos, c’est un peu comme photographier pour moi, j’accueille ce qui advient.
 

Sans titre,
extrait de « Prospective », 2024.

Quelle est ta manière de faire des photographies ?

Quand je photographie, j’ai déjà en tête un nombre infini de photos existantes, les miennes comme toutes celles du monde. Il n’y a pas de première image, on n’écrit pas sur une page vierge, tout le monde le sait, mais tout le monde fait comme s’il était le premier. Et pendant l’action photographique, je ne pense pas, je suis juste là, présent au monde. « Le dessein secret de la pensée, c’est d’en finir avec la pensée », dit Jean-Paul Curnier [1].

L’idée arrive-t-elle avant les images ou t’appuies-tu sur de premières images pour trouver une idée ?

Ma photographie se nourrit beaucoup de mes lectures, de la littérature et des essais. Dans mes projets, un titre survient, qui préexiste à tout début de prise de vue ; c’est un trait constant dans mon travail, ma manière de faire, c’est toujours le fait de nommer et de titrer qui déclenche l’action photographique. Cela signifie que l’idée est toujours initiale, même vague, même lorsque l’intention me demeure obscure.

Le titre Prospective, je comprends bien, mais Les Modernes ?

Le titre Les Modernes s’énonce comme une provocation et voudrait annoncer une querelle. Personne n’est jamais d’accord sur rien, nous sommes tous d’accord sur ça. C’est paradoxal, n’est-ce-pas ! Alors un livre, si on lui accorde quelques crédits, n’est-ce-pas une manière de s’accorder sur le fait nécessaire de poser des questions liées à la représentation du réel ?

Comment procèdes-tu pour monter les images entre elles dans tes ensembles ?

Je me suis rendu compte à un moment que dans le déroulé des images, je respectais presque à la lettre l’ordre chronologique des prises de vues. Ce qui s’entend là, c’est que les images s’épaulent, s’accordent, se questionnent et se répondent les unes après les autres.

As-tu déjà en tête la destination finale des images quand tu fais tes photographies ?

Absolument, et c’est le livre, parce que je considère que la photographie est un langage, que les photographies sont comme des phrases et que le temps du livre dans sa structure se fait récit. C’est le montage qui importe, la mémoire de l’image précédente, l’attente de la suivante, et puis l’oubli. Dans un livre de photographies, les images ne s’additionnent pas, elles se démultiplient, puissance dix. La photographie comme seul objet plastique m’intéresse peu, la photo ne peut pas être un objet décoratif, elle peut être miniature mais pas ornement.
M’exprimer plastiquement m’importe relativement peu et le livre en soi et en ce sens est bien plus apte à dire le monde que j’habite. J’accepte davantage aujourd’hui de vivre de plein fouet dans mon époque… et je pourrais dire que je choisis d’y vivre, radicalement.

Au premier abord, tes images peuvent parfois sembler un peu difficiles à appréhender, elles pourraient paraître un peu ingrates, sèches ; mais à bien y regarder je trouve qu’elles recèlent de la beauté et aussi beaucoup de tendresse.

Oui ! Avec Les Modernes, la querelle a certainement pris fin et la beauté s’est peut-être substituée à la colère. Mais c’est au lecteur d’en juger !

Pour répondre plus précisément, il me faut parler du piège des images où le spectateur est pris. On a tous plus ou moins cette volonté de toujours hiérarchiser les choses, c’est rassurant, n’est-ce-pas ! Chez moi, toutes choses sont égales, enfin c’est comme ça que je l’entends, je rêve d’un monde égalitaire et commun. Pour plagier Godard, je ne fais pas des images à proprement parlé politiques, mais je les fais politiquement.
Quant à la tendresse que tu évoques, c’est celle de la lune contemplée au fond d’un puits. On a besoin des images pour se faire une idée du monde.
 

« Les Modernes », 2024,
couverture, 24 x 28 cm.

Tu exprimes parfois un grand doute au sujet de la photographie ? Alors qu’est-ce qui te lie si fort à elle ?

Je pense que la photographie est faible, c’est la face sombre et glorieuse de la lune, et c’est ce qui fait toute sa force, sa puissance phénoménale à dire le réel. C’est un paradoxe et je l’assume ! Je me suis engagé en photographie, et je sais aujourd’hui que c’est à la seule fin de me confronter à ce dont je doute en permanence, c’est-à-dire le réel. C’est la photographie qui m’a constitué, qui me constitue, parce qu’elle m’aide à penser le monde, c’est ma meilleure amie !

Notes

[1« Philosopher à l’arc », Jean-Paul Curnier, Éditions Lignes, 2016.

Image d’ouverture : Sans titre, « Les Modernes », © Pascal Hausherr, 2021.

Prospective, 2024,
couverture, 17 x 11,5 cm.

« Les Modernes », Pascal Hausherr, Éditions Loco, 2024.
« Prospectives », Pascal Hausherr, Éditions Loco, 2024.
Sortie en librairies le 4 juin 2024.

« Les Modernes », 2024,
couverture, 24 x 28 cm.

Signature à Arles Books Fair 2024, France PhotoBook mardi 2 et vendredi 5 juillet, 17 h 30-19 h 30, collège Saint-Charles. Dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles.