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Limitrophie et regard animal
la performance Animot
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La performance se déploie en concomitance avec la projection de la vidéo « Regard de Dieu », réalisée en Inde. Ce film documente la présence de vaches sacrées — inscrites dans une tradition de zoolâtrie — au sein d’une ville du Tamil Nadu, où elles apparaissent parées, circulant librement et cohabitant étroitement avec les humains. Ces animaux divinisés ne relèvent ni d’un régime de domestication, ni d’une relégation au second plan ; leur présence constitue au contraire un élément structurant du paysage urbain contemporain, où elle demeure quotidiennement perceptible. Cette configuration ouvre un champ d’interrogation sur les modalités du regard ainsi que sur les frontières entre humains et non‑humains.
Le corps de la performeuse s’active au fur et à mesure du déploiement des images. Munie de bouteilles en plastique glissées dans un sac-poubelle noir, la performeuse bascule, par le jeu du regard animal projeté, dans un autre régime de présence. Le bruit d’écrasement du plastique, mêlé à la respiration humaine, crée une texture sonore accidentelle. Peu à peu, ce regard virtuel et le corps réel sur scène entrent en interaction, jusqu’à produire une zone de contact sensible entre image et performance.
© Eun Young LEE-PARK
Ce regard d’un animal sacré constitue un pivot essentiel de la performance Animot.
Dans cette région d’Inde, les rues étaient jonchées de déchets que le vent faisait rouler sous une chaleur avoisinant les 40°C et une humidité écrasante. Au milieu de cette foule dense, on apercevait, ici et là, des vaches tranquillement assises, immobiles et dignes. Elles observaient les humains avec une expression presque divine. Leurs gardiens — ceux qui les servent et les honorent — les soignaient avec attention, les nettoyaient et les laissaient circuler. Même sur les axes où circulaient les voitures, les vaches demeuraient assises avec une étonnante sérénité, impeccablement propres, comme si elles dominaient la scène de leur regard. Automobilistes et passants contournaient soigneusement l’espace qu’elles occupaient.
© Eun Young LEE-PARK
Ce regard animal se situe dans un entre-deux hybride, entre celui qui regarde et celui qui est regardé. Ce lieu relève de l’aporie : une zone où le sens vacille, où une indicible signification affleure sous les yeux du « regardeur » sensible.
Dans le film Sauvage [1], un croisement intense de regards entre un loup et une jeune fille, Ania, surgit précisément dans cet espace hybride, lorsqu’elle aperçoit par hasard l’animal sorti d’un bosquet aux abords de la ville. À partir de cette confrontation, la rencontre déclenche chez la jeune femme une transformation intime : obsession, captation, désir. Le regard échangé brouille les frontières et produit un déplacement identitaire. L’animal, en regardant, révèle et provoque chez l’humain un autre rapport à soi.
« Le chat vient à moi comme ce vivant irremplaçable qui entre un jour dans mon espace, en ce lieu où il a pu me rencontrer, me voir, voire me voir nu. Rien ne pourra jamais lever en moi la certitude qu’il s’agit là d’une existence rebelle à tout concept. Et d’une existence mortelle, car dès lors d’il a un nom, son nom lui survit déjà ».
Jacques Derrida
Ces expériences renvoient directement à la réflexion derridienne dans L’Animal que donc je suis. Le bref épisode où Derrida, nu au sortir de sa douche, croise le regard de son chat, instille une honte révélatrice : l’animal voit l’homme dans sa vulnérabilité et renverse la relation sujet/objet. Ce face-à-face questionne la dualité entre celui qui regarde et celui qui est regardé, tout en mettant en lumière une parenté inattendue entre les vivants.
Ce regard se situe à la croisée de seuils, de frontières et de passages entre l’humain et l’animal. Le croisement des regards suppose un effet de déplacement, un nouveau rapport à soi. Ce franchissement des limites confronte Derrida à une expérience proprement transgressive qu’il nomme « limitrophie ». Il reprend ici le sens littéral du grec trepho (« nourrir », « élever », « alimenter ») pour le mettre en perspective avec son propre récit autobiographique.
La limitrophie multiplie, complexifie et délinéarise la ligne de partage entre l’Homme et l’Animal. Elle ouvre la voie à une pensée critique du mot « animal », lequel sous-entend souvent une prétendue supériorité de l’humain. Ce terme efface brutalement la sensibilité multiple des vivants : la définition et la fonction de ce vocable réduisent une immense diversité d’êtres à un concept unique.
Ces regards nous invitent ainsi à réfléchir à la violence faite aux animaux. Pour Derrida, celle-ci s’enracine dans l’acte même de nommer : le langage institue des catégories qui séparent, hiérarchisent et simplifient la multiplicité du vivant. Aujourd’hui, nos sociétés sont soumises à l’industrialisation massive de la production alimentaire, à l’insémination artificielle et aux manipulations du génome, toujours au nom du progrès humain. Cette exploitation industrielle entraîne la réduction, voire la disparition, de nombreuses espèces animales.
Le terme « animal » au singulier regroupe d’emblée tous les vivants non humains sous une catégorie réductrice. Cette réflexion nous ramène au mot, au nom même, et convoque immédiatement la question du langage. Or, chaque animal est un vivant unique, irremplaçable, qui s’adresse à nous et, par son regard, nous invite à nous voir nous-mêmes.
Notes
[1] Sauvage (Wild),Nicolette Krebitz, 1h 37, Allemagne, 2016.
Image d’introduction : Extrait de performance Animot, Eun Young LEE-PARK, Sol Mur Temps/Intrication, commissaire de l’exposition Jae-Kyoo Chong, théâtre Espace ICARE, Issy-les-Moulineaux, 2023 © Eun Young LEE-PARK
La performance Animot a été présentée lors de l’exposition Sol Mur Temps/Intrication en 2023 à l’Espace ICARE (Issy-les-Moulineaux), à l’INACT en 2024 (festival des arts mutants à Strasbourg), ainsi qu’à la sixième édition des journées Journiac, Corps complice, à la galerie Michel Journiac à Paris en 2025.

