dimanche 3 mai 2026

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Le temps de l’œuvre

, Jean-Marie Hordé

Dans « la condition de l’homme moderne », un texte qui date de 1958, Hannah Arendt écrit cette phrase qui résonne aujourd’hui cruellement :
« L’Homme moderne a perdu le monde pour le Moi. »

C’est dire que ce n’est plus l’Homme, celui qui s’est cru créé par Dieu et à ce titre au centre de l’univers, mais l’individu, ce chaque-un qui se pose au centre d’un monde progressivement dissous sous les assauts de sa suffisance. Chaque observateur critique le constate, notre actualité est essoufflée, prise dans une succession d’évènements qui sont sans passé, sans mémoire, sans avenir. Et l’individu, monade esseulée, semble ne pas être hors du temps, mais privé de temps, sans mémoire. Pourtant naître, apparaître dans le monde, c’est hériter.

Réduite à l’immédiat, l’opinion dispersée ignore la loi commune pour ne reconnaître que la sienne, uniquement mienne, légitime parce que mienne.
Ainsi, l’émotion devient émotivité ou ressenti, s’étourdit de sa propre inflation, se blesse au moindre accident, revendiquant son allergie à l’autre, victime d’une hypertrophie de la sensibilité défaite de toute pensée. Chacun devient l’agressé de l’autre. Le ressenti, c’est l’immédiateté d’une émotion sans transport, sans mouvement, sans épreuve. La vérité s’en passe : ni épreuve, ni preuve, elle s’est détachée de l’épreuve du monde pour se confiner dans cette fiction, Moi. Relatif sans doute, le symptôme est grave.
L’immédiateté est sans mémoire, tout s’efface à peine un évènement est-il apparu ; l’immédiateté, au sens propre, n’a pas le temps. Le passé est réduit à des feuilles d’automne dispersées dans le vent. Sans mémoire, le monde est sans épaisseur, plat comme le dernier communiqué. Sans mémoire, la politique peut mentir à loisir. Le temps du tout se vaut a laissé la place au rien ne vaut, le temps où ce qui vaut à midi ne vaut plus à 16 h.

Dans notre monde, ce monde qui est nôtre parce qu’il se partage, ce monde qui n’est pas mort encore, quoique malade, une place majeure est tenue par l’œuvre, celle qui pérennise la vie. Elle est ce qui reste après la mort, modeste ou grandiose, elle survit. C’est tout aussi bien un ouvrage, le mot est moins intimidant, le fruit d’un travail humain destiné à l’usage et non à la consommation. C’est par ces dépôts qui sont autant de traces que nous vivons dans le temps. Sans œuvre, le temps se meurt ; il n’est plus que ce qui sépare la naissance de la mort. Le passé n’est plus seulement enfoui, il est sans existence. L’œuvre est la mémoire du monde, la mémoire d’un monde nôtre ; elle est du monde ce qui autorise, oblige et justifie le partage.

Chacun, j’imagine (!), aura remarqué combien la culture ne fut pas un enjeu ni un débat au cours des dernières élections municipales. Je crains que ce ne soit pas un simple oubli, mais un déni. Comme si cette question était superflue, très secondaire au regard des temps difficiles qui sont les nôtres. Si la culture est réduite à un loisir, alors en effet elle a quitté le champ politique. Or, sans culture et sans les œuvres qui la rythme, la politique se corrompt à l’immédiateté. Ce que nous créons, le œuvres d’art ou les œuvres d’usage, le tableau ou la table, sont ce qui situe chacun dans un temps long. Sans ces objets vivants, sans ces traces qui nous survivent, ne reste de la vie que sa brièveté, la promesse de la mort, le non-sens.

Je n’ai jamais aimé l’expression « politique culturelle » lui préférant politique de la culture et culture de la politique. Ce n’est pas une simple différence sémantique. Il s’agit d’une responsabilité différente devant la création, qui est aussi création du temps. Souvenons-nous de ce qu’était « la belle mort » chez les Grecs : la mort dont les temps à venir se souviendront, la mort inoubliable. La mort qui affirme que le temps est un passé et un avenir, que le présent est le passage de l’un à l’autre. Celui dont on dit qu’il a marqué son temps est créateur du temps. Il marque l’histoire, il en lègue la trace, il constitue la mémoire sans laquelle l’humain n’est plus qu’un errant. C’est pourquoi, lorsque la politique réduit la culture à un éphémère divertissement, elle se condamne en ruinant sa nécessité même. Elle cède à l’immédiat. On dira qu’elle est de courte vue pour ne pas dire qu’elle est aveugle.

Une politique de la culture n’a pas pour première tâche de plaire ; elle doit s’adresser, ce qui est tout autre chose. L’œuvre est une offre, une offrande, une adresse patiente et disponible pour chacun qui veut s’en saisir. La politique, municipale entre autres, a pour responsabilité d’augmenter les conditions de possibilité de cette saisie. Éducation, action culturelle, etc. C’est une lutte difficile. Il s’agit de faire entendre que ce qui se tient à distance n’est pas inaccessible ou réservé à une élite, ou une prétention méprisante, mais le signe d’une précaution due à tout nouvel ami. La politique ne peut pas fuir cette difficulté en se réfugiant dans la dispersion de l’immédiat sans se défaire de son origine première : élaborer la relation entre ses citoyens. Marie-José Mondzain remarquait que pour qu’il y ait partage, encore fallait-il créer le lieu du partage. Quel plus beau, quel plus riche lieu que celui de l’art ? Créer le lieu du partage est une responsabilité démocratique initiale. Preuve par l’absurde : l’obstination que mettent les régimes autoritaires ou dictatoriaux à l’empêcher.

L’œuvre d’art est une permanence. Même au théâtre qui est éphémère dans sa présentation, il reste toujours l’hypothèse d’une permanence du souvenir, de l’émotion réelle, celle qui transporte. Ce souvenir est une permanence dans le temps, une suspension de l’oubli, un ailleurs de l’usage. La différence la plus simple entre l’œuvre d’art et le divertissement se tient là, au cœur de cet ailleurs qui échappe à la simple nécessité de survie. L’œuvre d’art est ainsi la source de l’aptitude humaine à penser. Se cultiver permet à chacun selon ses goûts et les différents moments de sa vie de se créer l’immense bonheur de la rencontre, de voir un tableau en se rappelant un livre et d’éclairer l’un par l’autre. Ce n’est qu’un exemple ! Cela dit pourtant combien le temps s’élargit au cours de cette expérience puisque le regard du moment plonge dans un autre temps de sa vie et voit au-delà.
L’identité, cette question manipulée, maltraitée, déformée, n’a pourtant de réalité que par ce que Paul Ricœur a nommé l’identité narrative. Or, pour constituer le récit de sa vie, aux différents moments de l’existence, pour constater sa variabilité et ses constantes, il est nécessaire de pouvoir « lire ».
Lire sa propre vie, en percevoir les temps lourds ou lumineux, l’interpréter, établit un Moi devenu Soi dans le temps. Hors ce temps long de la narration, « je » n’est qu’une identité grammaticale.

Politiquement, les partis ou les mouvements qui se revendiquent du peuple (c’est toujours une supercherie : quel peuple ?) devraient comprendre que ce qui peut faire identité est la culture, mais que celle-ci est nomade et qu’aucune culture n’est chimiquement pure. Aucune culture n’est identique à elle-même. Tout est emprunt. L’œuvre en est la preuve. D’où la manipulation de ce que d’aucuns dénoncent au nom de l’appropriation culturelle, cette expression malheureuse qui confond la spoliation des œuvres avec l’emprunt et l’inspiration légitime !

Ce qui se perd ici au nom de l’identité, c’est la singularité. Identité dit identique, du même au même, comme une mode totalitaire qui ne souffre aucun écart. L’art répond à cette manipulation. Au sein de cette culture métissée, l’art occupe la place féconde de ce qui déplace ou transforme ; sa terre et sa langue ne sont pas des racines immobilisées comme ce que voudraient croire les extrêmes droites, mais les moteurs de son nomadisme. Au fond, l’art est apatride ! Parce qu’il connait sa terre, il se moque des frontières ! Ses circulations dans l’espace sont aussi l’invention du temps.