jeudi 1er octobre 2026

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La couleur vient après

une exposition de Anne-Lise Broyer

, Anne-Lise Broyer et Jean-Marie Baldner

La nuque d’un écrivain, quelque part en Creuse, un livre entrouvert sur la tranche de queue laissant respirer quelques mots en fin de ligne, le clavier d’un piano dans une petite ville catalane…, un bouquet qui se fane, un chemin qui serpente dans la forêt de Marly…, exposées en diptyque ou en triptyque, dans la matité de gris qui absorbent la lumière, les fenêtres de l’image s’ouvrent à la mémoire antérieure de lectures.

Le montage rythme l’expérience intérieure des sonorités sourdes d’un poème visuel, le mouvement silencieux d’une langue où la photographie cueille le réel dans la révélation, actuelle et intemporelle, de sa banalité. Les images-mots prennent imaginaire ; elles se composent au contact les unes des autres, autant que par les approches et les espaces qui les lient, en phrases d’une lumière intérieure, d’une adresse, d’un dialogue. Saisies au 50 mm de réminiscences littéraires, elles s’écoutent comme un livre, dévoilées dans la teinte et la matérialité neutre d’une typographie photographique.

Quelquefois la couleur altère la matité, élevant ou abaissant d’un ton les sculptures de bouquets, hommage, référence ou dialogue rêvés des peintures et des écritures. Le dessin à la mine graphite sur la surface sensible en trouble la présence comme l’image latente d’un frottement, une lumière inversée où se révèlent ensemble la sensibilité mouvante et le temps incertain de vie et mort des fleurs et celui de l’histoire de la photographie… La couleur vient après. Reviviscence de l’expérience du regard par celle de la main, un langage de lumière sculpté par delà l’œil, ou méditation sur la consomption du monde ?

En réverbération des lieux et des objets où nait l’écriture, une maison entre extérieur et intérieur, des paysages de mer et campagne…, la queue d’un paon, deux pélicans, une ligne de flottaison, une table… résonnent en bouts du bout du monde ; une fenêtre ouverte au vent à Valparaiso ou un rideau à Catane, une sardine sur un livre à Syracuse, un arbre, le journal d’un œil, un autoportrait avec larmes… décalent les instants, les retiennent en correspondances de l’intranquillité ; le reflet des nuages sur la moitié d’un pare-brise ou une conque poursuivent la partition d’un ressenti où le banal et l’infini se fondent en grisés dans le murmure de l’instant.

Toutes les photographies de l’article © Anne-Lise Broyer