dimanche 3 mai 2026

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La Boite Blanche de Pont-Aven

Jean-Pierre BRAZS

, Jean-Pierre Brazs

Me préparant à quitter mon atelier pour un autre lieu de création, j’ai entrepris de trier papiers, cahiers, fiches d’inventaires, communiqués, certificats, attestations, comptes rendus d’études, textes de conférences, correspondances et notes diverses concernant divers projets abandonnés ou réalisés.

J’ai d’abord envisagé de réunir ces documents dans des boîtes regroupées dans un container : des boîtes de formes diverses se fermant par un couvercle simple, à charnière ou à glissière. Certaines boîtes auraient pu contenir des compartiments recevant eux-mêmes des tiroirs. Il aurait été possible d’enrichir encore ce système complexe d’emboîtements en imaginant des renvois : par exemple, une simple fiche indiquant qu’à un endroit aurait dû se trouver un document de grandes dimensions qui, pour des raisons pratiques, aurait été conservé ailleurs dans la structure d’archivage.

Mon intention était de déposer ce conteneur dans un paisible jardin, espérant qu’il ne subisse aucun dommage majeur, qu’il soit épargné de tout incendie, inondation ou autre catastrophe naturelle, qu’il ne serait l’objet d’aucun pillage ou vandalisme, qu’il ne tomberait pas dans l’oubli, qu’il ne serait pas considéré comme un lieu de mise au rebut ne contenant que la part inutile d’un rêve. Il aurait été conservé dans son intégrité pendant quelques décennies. Des chercheurs auraient pu vagabonder dans ces archives, extraire des documents jusqu’alors négligés, établir de nouvelles correspondances entre une note, une image et un objet. Ils auraient pu mettre au point une représentation graphique de l’organisation labyrinthique, circonvolutionnaire et diverticulaire de ces archives et envisager la délicate cohabitation entre boîtes vraies et boîtes imaginaires.
Le projet a été abandonné.

Je n’ai gardé qu’un seul document. Celui relatant la découverte d’une boîte dans la vasière de Pont-Aven.

Entre la ville de Pont-Aven et l’estuaire de l’Aven, dans un paysage d’allées et venues des eaux douces et salées, des plantes particulières trouvent une raison de vivre mais le bois s’épuise en renoncements : émergent parfois de la vase les ossements noirs et moussus de bateaux abandonnés. Pourtant, sur les parois d’un abri de pêcheur un artiste a gravé : « Je serai ton Gauguin, tu seras ma belle Angèle, et quand je t’aurai peint… ».

Le 8 août 2004, aux premières lueurs du jour, à marée basse, dans cette vasière une boîte a été aperçue par des promeneurs matinaux. Étant à cette époque en résidence d’artiste au musée de Pont-Aven et connu pour l’intérêt que je portais aux événements littoraux, j’en ai été rapidement informé. On pouvait penser que la marée montante avait apporté cet objet du grand large et qu’il s’était simplement déposé sur le sol au moment des basses eaux. Ayant extrait la boîte de la vasière j’ai pu facilement l’ouvrir et découvrir un surprenant contenu : des matériaux et des objets, tous de couleur rouge. Dans un premier temps je n’ai accordé aucune importance particulière à cette découverte et la boîte a rejoint ma collection d’objets étranges en attente de signification.
D’une façon générale, on peut définir la boîte comme une « cellule transportable » isolant ce qu’elle contient. Elle permet de préserver, de classer à la manière d‘un lieu de mémoire ou de punir par l’enfermement et l’oubli. La boîte peut porter une étiquette nommant son contenu ou recevant un numéro matricule. Un signe distinctif renvoie parfois à un registre. L’indication d’un nom et d’un lieu permet d’identifier un destinataire.

Il est difficile d’attribuer l’une ou l’autre de ces fonctions à la « boîte blanche de Pont-Aven », puisqu’elle ne porte aucune inscription. On peut penser que son abandon, à la manière d’une bouteille jetée à la mer, correspondait à une volonté de l’offrir à un destinataire potentiel se révélant par sa capacité à la découvrir. Il est possible d’émettre une autre hypothèse : celle du sarcophage. On attribuait en effet à certaines pierres de tombeaux antiques le pouvoir de digérer les cadavres. Dans ce cas la boîte blanche aurait été associée à une inhumation que j’aurais involontairement interrompue en extirpant la boîte de la vase sépulcrale. Si l’opération avait réussi, l’enduit à base de colle de peau et de craie aurait été délavé en quelques heures par l’humidité de la vasière et le bois mis à nu se serait ensuite rapidement décomposé. Les objets colorés en rouge par une peinture à base de cire, de résine et d’ocre calcinée (dont on connaît l’usage dans de nombreux rituels funéraires) auraient repris leur liberté. Ils seraient d’abord restés groupés, en mémoire de l’enveloppe les ayant réunis, puis se seraient séparés, entraînés par le balancement des marées tantôt vers l’amont, tantôt vers l’aval, s’abandonnant temporairement sur la vase pour la durée des basses eaux. Certains auraient été capturés par les rives de l’Aven, perdant ainsi tout espoir d’ailleurs ; d’autres, entraînés par les forts courants descendants auraient pu atteindre la mer, assurés un jour ou l’autre de trouver un lointain port d’échouage.

Gauguin aussi quitta Pont-Aven pour le Pacifique. Dans son carnet « Diverses choses » daté de 1896-97 il réunit des « notes éparses, sans suite comme les Rêves, comme la vie toute faite de morceaux ». Au recto du folio 120 il écrivit : « Lors de mon passage à Nouméa, suffisamment informé, j’ai pu constater au bagne, des hommes de toute condition, sauf l’artiste peintre. Et cependant la pauvreté est là plus que partout ailleurs. Qui voudrait mener l’existence si pénible de sacrifice, et souvent de risée, celle que mène l’artiste ? »