dimanche 28 décembre 2025

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Henri Bergson

L’intuition éclairante

voyage au cœur de la pensée d’Henri Bergson

, Bernard Gast

Henri Bergson est un philosophe français, né en 1859 et mort en 1941, dont la pensée a notablement influencé la philosophie et demeure d’actualité. Incomplète, comme toute synthèse, cet écrit tente un abrégé de sa pensée et cherche à l’ancrer dans le contexte contemporain.

La vie est une création continue

À travers une exploration de concepts-clés tels que langage, instinct, intelligence, intuition, temps, mémoire, et… spiritualité, Henri Bergson invite à accéder au moi fondamental. Il commence par interroger le langage et ses limitations par rapport à l’instinct et à l’intuition. Mais les notions de mysticisme et d’énergie vitale s’y mêlent aussi…

En bref, l’humain discerne rarement les faits tel quel. Il applique plutôt des étiquettes sur le réel et l’autre. Et ce parce qu’il existe une déficience du langage. Bien qu’étant l’outil de l’intelligence, le langage est malhabile, voire incompétent, pour transposer le savoir intuitif. Bergson met en évidence la difficulté de parler de soi-même et de sa personnalité lorsqu’il s’agit d’être fidèle à la réalité. Le mot est si petit pour parvenir à dire le réel tellement plus riche et nuancé que la langue. Seule la dimension artistique esquisse un possible chemin d’exploration.

L’art devient une ressource qui manifeste cette connaissance intuitive. Quelle est la finalité de l’art ? Ôter le voile qui s’intercale entre la nature et la conscience. Ce voile est impénétrable pour l’homme ordinaire, mais translucide à certains artistes.
L’insuffisance du langage conduit en effet à clarifier ses perceptions, à les simplifier, négligeant ainsi la richesse de ces expériences intérieures. Dans le monde contemporain, où la rationalité domine aussi, cette vraie quête mystique — au moyen, par exemple, de la prière et/ou de la méditation — pourrait-elle enrichir et aider l’individu à trouver un sens plus profond à son existence ? Voire lui offrir une expérience fondamentale qui transcende les limites de son intellect ? Qu’il s’agisse de mystique ou d’art, quelle considérable différence entre s’assimiler intellectuellement un vécu spirituel ou artistique et se figurer avec finesse, le mystérieux de ces mystères...

Le philosophe différencie l’intelligence de l’instinct. L’intelligence, souvent quasi-mécanique, se caractérise par un habitus de l’idée et vise d’abord à fabriquer. L’esprit acquiert en effet, toute une manière habituelle de penser sous l’influence du réel. Et ces habitudes de penser ont pour but de satisfaire à ce qu’impose l’action.
Mais l’intelligence manque parfois de la compréhension organique que fournit l’instinct… Henri Bergson critique une approche mécaniste de l’expérience humaine. La spiritualité authentique doit coexister avec des avancées rationnelles. Sa notion de vitalisme ne se limite pas à la matière ; mais se relie avec la spiritualité dans la mesure où cette énergie s’augmente d’une dimension supérieure. L’énergie vitale n’anime pas seulement l’existence matérielle. Elle se lie à quelque chose de plus grand, une sorte de force créatrice qui peut s’interpréter comme l’essence de Dieu. Cette relation entre l’Homme et l’essence divine est une quête constante, reflet du désir humain de comprendre l’Univers et sa place en son sein.

La coïncidence avec l’objet correspond à l’intuition.

Mais qu’est-ce qui oppose l’intelligence et l’intuition ? L’intelligence comprend la réalité, pendant que l’intuition coïncide instantanément avec les choses extérieures et donne un accès direct au réel. Ce sont les deux rôles de l’intellect — intuition et analyse — opposés l’un de l’autre ; mais également complémentaires. En effet, Bergson situe ces deux facultés dans les fonctions intellectuelles. L’analyse voit deux, distingue et compare alors que l’intuition voit un, correspond et relie. Ainsi, quand l’intuition s’unit à l’objet ; l’analyse différencie entre les objets. Pour parvenir à l’intuition, il s’agit de s’écarter des manières intellectuelles habituelles de penser. L’intuition saisit les choses du dedans. Contrairement à l’intelligence qui compare, l’intuition perçoit un tout et rassemble les éléments de l’expérience et offre une connaissance plus profonde que celle fournie par l’analyse. Ainsi, l’intuition — suffisamment cultivée avec méthode et attention particulière — se développe et devient une voie d’accès à une dimension supérieure, essentielle pour appréhender l’expérience humaine dans toute sa profondeur.

Mais comment donc accéder au moi fondamental ? Comment depuis une intuition qui saisit les choses du dedans, la vie psychologique du moi se confronte-t-elle au temps pour arriver au moi profond ? Le philosophe conseille une introspection profonde par l’intelligence intuitive de l’existence. Cette compréhension de soi peut être vue comme un chemin vers une connaissance du divin : la recherche d’une dimension plus intense avec l’univers et d’une énergie créatrice qu’il identifie souvent à Dieu.

Et, cette soif spirituelle est intrinsèque à la condition humaine. L’humain s’invente, sans toujours le savoir, de fausses personnalités. Pourquoi ? Pour affronter et éviter les pressions de tous ordres : politiques, sociales et familiales… Il se construit artificiellement ces personnalités, parfois même à son propre insu. Ces personnages factices, créés consciemment ou inconsciemment, figurent des mois superficiels. L’Homme est pourtant bien davantage que ces superficialités ; il est également un… moi profond. Et se résumer à ces mois superficiels, qui sont des carapaces, nuit à l’accueil de la « douce mélodie » du moi fondamental. Cette musique intérieure est difficile à reconnaître, d’autant qu’au quotidien de la vie, l’être humain entremêle son moi profond avec les mois puérils et de surface qui l’aliènent. Les tracas de la réalité l’empêchent donc, d’affermir, voire de confier son moi fondamental. L’approche intuitive rapproche d’une connaissance de l’énergie créatrice, souvent identifiée à Dieu. Un retour à l’intuition relie l’humain à sa dimension spirituelle offerte par son essence même.

Mais l’être se comprend difficilement lui-même : d’abord parce qu’il évolue, ce qui l’enchaîne au temps et, selon les sociétés où il vit. En fait, petite ou grande, la société blesse l’Homme — tout en étant elle-même aussi souvent blessée — elle le contraint à se protéger dans un cocon superficiel plus ou moins transparent, plus ou moins vivable, plus ou moins aliénant. L’autre cause de sa difficulté à saisir sa personnalité provient de son moi qui se transforme en permanence. Et oui, l’Homme est durée.

Peter KOLéOM – Par delà le verbe (2025)
Crayon noir’ (9 x 9 cm), Collection privée © Adagp

Ma pratique artistique avec les films exprime picturalement la même idée : si je regarde 24 images consécutives (1 seconde) d’une bande de films 35 mm du Cinéma, leurs délicates variations d’une image à l’autre sont presque toujours invisibles, sauf si j’y prête attention et que je souligne ces changements. Or, la tendance ordinaire est d’ignorer ces variations continues. Bergson conclut que la vie psychologique est intrinsèquement liée au temps et que toute tentative de la représenter de manière statique ne rend pas justice à sa nature dynamique. Chaque instant de conscience, bien qu’il semble fixe, est en réalité en perpétuelle transformation. La mémoire joue un rôle crucial dans ce mouvement, reliant passé et présent. Cette perception du temps rappelle, par exemple, la recherche contemporaine de pleine conscience, encourageant une expérience authentique de l’ici et maintenant. Le passé façonne le présent et influe sur l’avenir. La personnalité découle d’une accumulation d’expériences vécues qui influencent désirs et actions. Chaque expérience se révèle nouvelle et imprévisible, même si les circonstances semblent identiques. Chaque souvenir contribue à sa croissance et à sa compréhension du monde. La durée est un processus continu de transformation, où chaque expérience enrichit l’être et le pousse vers l’imprévisible. Certes, cette belle invitation à apprécier le présent tout en reconnaissant la richesse du passé est un accès au moi fondamental. Mais, accéder à son moi profond ouvre non seulement à sa propre vérité intérieure, mais aussi à la compréhension de sa relation à ce qui est divin, renforçant l’idée que l’Homme recherche un sens qui dépasse son existence.
En résumé, Bergson distingue entre une durée homogène, simplifiée, et une durée hétérogène, complexe, où les moments de conscience se mélangent. Pour retrouver le moi fondamental, l’humain doit écarter les schémas artificiels qu’il interpose entre la réalité et lui-même. Ce chemin demande un effort vigoureux d’analyse et seule une introspection profonde permet de dissocier les expériences internes de leur représentation extérieure. En faisant cela, l’humain prend le risque de découvrir une complexité de son identité, qui dépasse les stéréotypes, et les étiquettes que la société et autres empêchements intérieurs lui imposent… Comme le moi est profondément associé avec le temps, ce que chacun est aujourd’hui est bien le résultat de tout ce qu’il a vécu. La personnalité est indissociablement liée avec l’histoire personnelle parce qu’elle est formée par les souvenirs et les expériences passées accumulées au fil du temps. Le moi est donc mémoire.

Bergson distingue entre une mémoire d’habitude, qui s’installe par la répétition, et la mémoire pure, construite de souvenirs d’évènements uniques et datés. Ces derniers, riches en émotions, dessinent le passé avec une couleur et une profondeur qui s’implantent dans la conscience et alimentent l’intuition. La double nature de la mémoire révèle à l’Homme son aptitude à se souvenir, mais aussi à vivre et à créer. Le passé surgit alors en « images-souvenirs » depuis l’inconscient. Ce sont des souvenirs enfouis qui persistent indéfiniment au fond de soi. Derrière ceux qui surgissent à l’état de veille, se cachent de nombreuses images, des fantômes qui se manifestent si l’être leur accorde attention. Ces fantômes peuvent surgir à l’état de veille, lorsque l’Homme prend le temps de s’éloigner de sa réalité présente ; mais ils nécessitent une introspection pour être pleinement intégrés à la conscience. Il se révèle essentiel de se relier à ces souvenirs pour accéder à une compréhension plus complète de soi-même. Cela illustre la puissance de l’inconscient dans la formation de l’identité et la quête d’un sens plus vaste.

Cette danse « macabre » dans l’inconscient pousse Bergson à distinguer la pensée du cerveau. Le cerveau mime l’activité de l’esprit, mais ne produit pas la pensée. Ce scepticisme quant à la réduction des expériences mentales à des processus mécaniques est particulièrement pertinent dans le débat scientifique contemporain sur le cerveau, que ce soit dans les neurosciences ou les recherches sur l’intelligence artificielle. Bergson appelle à reconnaître que l’esprit et la pensée sont indépendants tout en étant en interaction avec l’expérience de la réalité. Ce philosophe aboutit donc à une approche novatrice des relations entre la pensée et le cerveau. Même en imaginant observer l’activité des atomes à l’intérieur du cerveau, ne se comprend qu’une petite partie de la vie intérieure de l’esprit. « Le cerveau est l’organe de l’attention à la vie ».

Voir en ligne : www.bernardgast.com

Image d’introduction : Bernard Gast – L’intuition du temps (2025) à Bergson, "Peinture avec le cinéma" (1,32 m x 1,40 m) © Adagp (https://koleom.jimdofree.com)

Cet article est une exclusivité pour TK-21 Larevue. Il existe aussi un essai plus étoffé, de « L’intuition éclairante… » chez Henri Bergson édité par I Gallery Editions sous le même titre.
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