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De la photographie du cadavre à l’éternité virtuelle (5/5)
mort un jour, vivant toujours : de l’autel privé aux réseaux sociaux
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Bien que le cimetière soit le lieu où le défunt demeure, il n’est pas le seul instrument du souvenir et de la mémoire. L’autel privé est un instrument symbolique de la mort.
« Moi si on m’enlève la photo de mon mari qui est là, je ne vis plus. Quand je le regarde, il est là, c’est lui, je peux lui parler… Je ne sais pas si ça s’arrêtera un jour mais pour le moment je ne peux pas vivre sans ces photos… c’est vital » (Jane, 72 ans). Plusieurs personnes avouent ainsi s’adresser aux morts par l’intermédiaire de photos disposées dans leur appartement : « Alors mon père c’est particulier, il est toujours auprès de moi à Paris, il est dans ma bibliothèque, qui est près de mon lit, j’ai plusieurs portraits de lui et je le regarde souvent… ça fait quarante ans qu’il est mort » (Hélène, 65 ans). Pour Patrick Baudry, au-delà de la simple photo souvenir, elle est l’image par laquelle il est possible de savoir que l’autre est mort et qu’on en est séparé [1].
Trois lieux virtuels continuent aujourd’hui à faire vivre le défunt sans lui par des photographies : la page facebook des endeuillés, la page facebook du défunt ou encore les « memorial websites » créés après le décès. Proches, famille élargie, ami.es, collègues alimentent par des photographies la mémoire visuelle du mort quand il était vivant. Une photographie noir et blanc montrant le visage d’une femme qui regarde l’enfant joyeuse qu’elle tient dans les bras est présentée sous le commentaire « Un an que tu es partie… Tu nous manques ». Une photographie de deux bébés sur un couffin est accompagnée d’un commentaire « Je suis à droite avec ma sœur jumelle, il y a 59 ans. Cinq années sans elle et ses rires. Ayez une douce pensée pour nous et pour elle aujourd’hui ». Pour Julie Alev Dilmaç [2], la mémoire du disparu qui par définition appartient au passé est maintenue vive dans le présent par les vivants et devient une « mémoire dynamique », puisque toujours actualisée. Devenu « sur-visible », le défunt non seulement est omniprésent par la subsistance de son image mais plonge dans une sorte d’immortalité virtuelle.
Les technologies numériques et leurs usages contribuent, en ce sens, à renouveler les temporalités tant dans la façon d’annoncer la mort, de la marquer, d’effectuer le travail de deuil, d’exprimer des émotions, d’échanger avec des défunts et des défuntes, de les célébrer et de continuer à les faire vivre en leur assignant une existence socionumérique dans une durée. « Le numérique brouille les frontières du vivant en perpétuant l’idée d’une existence socionumérique éternelle transcendant la mort biologique » [3]. Les photographies des disparus et les émotions que leur disparition suscite, autrefois réservées à la sphère des proches et de l’intimité, se voient désormais exposées aux yeux de tous, et ce, pour un temps infini.
A peine ces derniers mots écrits, il semblerait que la photographie des morts fasse un retour dans l’intimité et devienne plus « vivante » et « éternelle » que jamais avec l’IA : « En utilisant des outils avancés, de vieilles photographies peuvent être transformées en avatars parlants qui bougent et parlent à nouveau. Cette innovation remarquable permet aux gens de vivre des conversations qui semblaient autrefois perdues à jamais. Les familles peuvent utiliser ces photos animées pour préserver les souvenirs et les partager avec les générations futures » [4] .
Cette nouvelle pratique ne renouvellerait-elle pas ainsi avec le chapitre non abordé dans cette chronique : la photographie spirite ? Le nouveau rôle de nos photographies de famille sera-t-il ainsi de nous aider à fabriquer des avatars du défunt afin d’entretenir des échanges avec « un mort-vivant » ad vitam aeternam.
Notes
[1] Patrick Baudry, « Idéologie funéraire et pratiques ordinaires de deuil », Recherches Sociologiques, Louvain, Vol. XXXII, n°2, 2001, p. 117-127.
[2] Julie Alev Dilmaç, « Mort et mise à mort sur internet », in Études sur la mort, 2016/2, n°150. https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2016-2-page-151.htm
[3] Mouloud Boukala, Hélène Bourdeloie, Gil Labescat, « Nouvelles relations à la mort à l’ère du numérique et du Transhumanisme », Frontières, Vol.32, n°2, 2021
