dimanche 28 décembre 2025

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David Bacher, peintre-photographe de la couleur

, David Bacher et Jean-Marie Baldner

Paris/New York, le Maroc, l’Inde, les Samis…, les projets, séries et livres de David Bacher se construisent selon une plastique où se fécondent mutuellement pratiques et références photographiques, picturales, littéraires et musicales.

Dans une chasse au moment où s’épanouissent ensemble l’atmosphère, la couleur et le son d’une image de rue et leurs mémoires multiples — d’Eugène Delacroix à Paul Klee et Friedrich Hundertwasser, de Louis Stettner, William Klein, Elliott Erwitt, à Henri Cartier-Bresson et Alex Webb…, d’Ernest Hemingway et George Gerschwin à Billy Joel, Alicia Keys et Jay-Z… —, la marche et l’attente participent du regard ; le choix d’un point de vue en suspension de ce qui va venir culbute les perspectives. Le mouvement de la rue s’anime des plans de transparence extérieure et intérieure des vitrines et des façades ; les reflets s’agrègent aux présences ; les ombres s’accrochent aux personnes et aux visages, les redessinent, s’en détachent dans une rencontre dupliquée ; les regards circulent ; la scène se dédouble dans les lumières du jour ; les espaces-temps s’intensifient de l’événement ordinaire contingent ou attendu.

Dans le théâtre des miroirs urbains des deux villes, un indice seul dit la différence de modernité. Sans légende, les photographies invitent à scruter la couleur dense, fouiller la profondeur de champ, l’angle de prise de vue, le hors champ, dans l’entremêlement d’une captation de la vibration du moment et de son reflet ; à interroger les jeux d’écho visuel spontanés dans le feuilletage de la surface sensible : affiche de la Statue de la Liberté du parc du Luxembourg sous le logo d’un marque américaine de « fastfood » ; sertie dans le reflet des immeubles et des lignes électriques du Queens, une Joconde songeuse au passage d’un avion traversant la précarité nuageuse des trainées de condensation.
 

© David Bacher

Entre patience et persévérance, l’expérience photographique de David Bacher est méditative. Elle capte en énigmes attentives le ressenti des éclats de l’instant, la géométrie spontanée et fugace ressentie du lieu — Paris ou « New York state of mind » (Billy Joel). À un carrefour, aux sorties du métro ou de commerces, devant la grille d’un terrain vague, d’un hôtel particulier ou d’un terrain de sport, sur la pelouse de Paris Plage, la ville respire de ses bruits, du mouvement et de la pause des passants. La photographie se focalise sur les attitudes, les gestes en micro-histoires, en jeux multiples de ressemblances et de dissemblances, d’équilibres et de déséquilibres, qui documentent et questionnent avec humour la diversité, le luxe de la consommation et la pauvreté, les invisibilités réciproques des acteurs et l’indifférence du passant aux inégalités : Fox-Terrier en habit, joggeuse, personne au masque de Grover affalée contre une poubelle, mendiant endormi sur un banc devant une vitrine de sous-vêtements… Des contrastes sociaux et culturels de la ville, il ressort une image où la dissociation, comme forme de socialisation, invite, en piéton de la découverte, à questionner les ombres et les lumières qui font du présent un horizon.

À Paris, à New York, à Essaouira, à Casablanca, à Tanger… la lumière et la couleur habitent les photographies de David Bacher : marché aux poissons de Nador, étals divers, voiture à la carrosserie éclatante garée sous un portrait mural de Mohamed Ben Ali R’bati, le peintre de la modernité marocaine…
 

© David Bacher

La rue marocaine est le lieu où, dans la rencontre ordinaire, aux visages quelquefois méfiants et dissimulés, modernité et tradition se percutent, où les cultures s’affrontent ou se mêlent : dans une boutique d’Essaouira, sacs et T-shirts Maroc’N’Roll entourent un écran plat diffusant une vidéo en live de la Kaaba et du pèlerinage à La Mecque ; à Fez, La Joconde s’affiche au milieu d’objets de dinanderie ; à Essaouira, Donald Duck going to market ; les tissus synthétiques et les tissus traditionnels se croisent sur les corps plastiques des mannequins ; les maillots sportifs de contrefaçon habillent les enfants jouant au football dans les rues ; les zones de chalandise des vendeurs de rues et des boutiques de mode se mêlent. La quête d’images conduit le photographe, à s’égarer dans la foule urbaine, en oubli du temps, à l’étonnement des sons et des chemins qui bifurquent, peut-être sur le rythme de Randy Weston et de son groupe de Gnawa. Les ombres denses habillent les murs d’un moucharabié d’où surgissent les silhouettes en épures, elles tracent dans les rues un treillis de jeu (Imlil - Berber boys playing with snow), qui épurent ; avec les peintures murales, elles tracent un horizon d’attente ou de rêve (Essaouira - Man gazing out over the Atlantic Ocean). Aux regards, l’image associe dans son silence les reliefs et les aspérités colorés des murs, des sols, des marches, en écoute du mouvement et des gestes des habitants, des tonalités inégales des clameurs et des rumeurs de la rue, à l’affût des effluves, gourmandes, plaisantes ou piquantes.
 

© David Bacher

Loin de la ville, à quelques kilomètres d’Imilchil, en pays Amazigh, le photographe part à la découverte des lacs Tislit et Isli, un conte ancien d’amours impossibles dans une vallée désertique du Haut Atlas balayée par les vents. Rencontre avec un berger et hospitalité malgré l’incommunicabilité des langues. La photographie, en partage d’amitié naissante, se fait plus ethnologique, attentive aux gestes du quotidien et à l’échange, portraits tout en douceur compréhensive : la surveillance et le parcage des moutons, le thé, la prière, l’intérieur et ses lumières obscures, la vie de famille, la cuisine, le repas. La photographie est alors construction d’une mémoire partagée dont, quelque temps plus tard, l’image sur l’écran du téléphone portable est l’instrument d’un retour à Imilchil, chez Saïd : le photographe y documente le tracé à la bombe de peinture sur la falaise par le neveu du berger de l’événement de leur rencontre en trois langues, français, arabe et tifinagh.
 

© David Bacher

En Inde, le voyage photographique, toujours à la poursuite piétonne d’un ressenti de la configuration urbaine ou du micro-événement qui fait la magie du quotidien de la rue, prend une autre dimension. La diversité dense de la rue s’anime de couleurs, de figures où les gestes et les regards occupent les interstices des différentes formes de la mobilité. Le bruissement de la rue semble sourdre des couleurs de la surface sensible : circulation sur la structure métallique du pont de Howra et ablutions sur les berges de l’Hooghly, un des bras du Gange ; gare de Calcutta ; entrée du Palika Bazar à Delhi… Dans les contrastes qu’elle documente, la photographie ne dénonce pas, elle rend l’étonnement et la sensation du photographe pour un moment de rue, la rencontre fortuite ou attendue d’un présent où cohabitent les inégalités entre modernité et tradition, où s’évaluent ensemble les couleurs du passé et celles d’aujourd’hui : grès rose des monuments de Jaipur, marché aux fleurs Mullick Ghat de Calcutta et peintures du Lodhi Art District ; auto-rickshaw (tuc tuc) vert et jaune et Tata nano jaune, rouge et or au pied d’un banian à Dehli ; portrait de Lionel Messi et tableaux représentant le bébé Krishna. Spiderman semble voler au-dessus de Ganesh tandis que veille au fond de l’atelier du sculpteur la statue de Parvati face à celle de Vivekanenda. Au regard immobile du macaque rhésus dans le temple de Galtaji répond le geste assuré du cuisinier de jalebi ou le petit vendeur de ballons, engageant le regardeur dans l’expérience de ce qui fait image.
 

© David Bacher

Des couleurs de ses photographies, David Bacher imagine une palette acrylique. En tracé de brosse de même tonalité, il recouvre les photographies du mouvement et des rencontres de la rue. En courbes, en aplats de mélanges fluides, comme une calligraphie de l’émotion de l’événement de rue, la composition s’anime du plaisir spontané de l’association des formes. Dans une tension entre figuration et abstraction, une nouvelle vibration de l’instant urbain questionne, en dialogue avec la photographie, le sujet et la représentation.

novembre 2025


 

« Paris/NYC », David Bacher
un livre aux Éditions Lammerhuber, Baden (Autriche), 2019


 

Site de David Bacher : https://www.davidbacher.com/

Playlist :
1. George Gershwin - « An American in Paris »
https://www.youtube.com/watch?v=mM-K2xVFyk0

2. Billy Joel - « New York State of Mind »
https://www.youtube.com/watch?v=SW2oNPoy9ZA&list=RDSW2oNPoy9ZA&start_radio=1

3. Alicia Keys et Jay-Z - « Empire State of Mind »
https://www.youtube.com/watch?v=1TC02VaB1Rw&list=RD1TC02VaB1Rw&start_radio=1