dimanche 1er mars 2026

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D’où vient ce bruit à l’horizon ?

, Jean-Marie Baldner

En Anatolie, dans la périphérie d’Istanbul ou dans la zone de Tarlabaşı, les images de Francesca Dal Chele bruissent des sourdes convulsions de la modernité globalisée, du tumulte des tissus humains et urbains broyés dans l’étau sauvage de l’économie libérale, du fracas des vies abîmées.

D’où vient ce bruit à l’horizon ? Du grondement sourd et indistinct d’une menace invisible ? Du fracas à peine assourdi de la circulation sur le boulevard Tarlabaşı qui, depuis la fin des années 1980, déchire le tissu urbain stambouliote de Beyoğlu ? De l’effondrement des bâtiments en ruines des années 1920 squattés depuis l’expropriation ou l’abandon plus ou moins forcé de leurs propriétaires grecs ou arméniens [1] ? Des cris et des altercations qui font vibrer, la nuit et le jour, des labyrinthes de palissades de chantier et de gravats ? De la nouvelle effervescence des « Airbnb » dans les zones préservées ou réhabilitées ? Des coups de godet des tractopelles ? Du tumulte des chantiers de la gentrification immobilière – « Tarlabaşı 360 » devenu « Taksim 360 », plus vendeur – qui, depuis plus d’une décennie, laissent en l’état les carcasses d’immeubles ? De la stridence des descentes de police contre les organisations kurdes ? De la rumeur des petits métiers et des trafics pour qui l’heure ne fait pas sens ? De la clameur de ceux qui sont pour et de ceux qui n’ont d’autres issues que d’être contre ?

Tarlabaşı est la rumeur de tous les tissus humains et urbains broyés dans l’étau sauvage de l’économie libérale.

Belles ruines dans le chantier Tarlabaşı 360
Şilan, travailleuse du sexe, 2014

Tarlabaşı, une zone « définie par la négative [2] », « un territoire-piège » du transit et du provisoire, sous le projet de réveiller « la princesse empoisonnée d’Istanbul [3] » ; Tarlabaşı est tout cela et bien autre encore, une image, un mythe, « un état révolu de la ville [4] » où le marcheur se heurte en permanence aux grillages, aux barrières de tôles, aux rues et aux ilots barrés, qui en transforment le dédale en une succession de butoirs et de refuges pour les délaissés de la modernité, les blessés de la vie, les réfugiés de l’intérieur et ceux de l’extérieur installés dans la précarité ou en transit vers des horizons de paix. Tarlabaşı est un bruissement de langues où nul n’est étranger.

D’où vient ce bruit à l’horizon ? est le troisième épisode d’une recherche politique et d’un travail critique sur tout ce qui fait la « polis » [5] – l’environnement dense, les spatialités et les activités, les trames sociales et culturelles, la coprésence, les frottements urbains… – et les ravages qu’y provoque la finance globalisée.

C’est aussi, dans la révélation des fragilités humaines et des ruines urbaines, un travail documentaire sur le pouvoir des images, sur le temps long fait de rencontres, d’attentes et de regards partagés. Parcourant les rues, dont les noms pourraient faire écho à la nostalgie d’Orhan Pamuk (rues de l’Arbre à gomme, de l’ancienne Fontaine, du Moulin à huile, du Moulin à chaux…), Francesca Dal Chele pose son regard sur les affiches vantant l’avenir et glorifiant ses promoteurs – « Le nouveau Tarlabaşı, c’est l’espoir » –, sur les façades aveuglées du bâti traditionnel et sur celles des nouvelles constructions aux finitions indéterminées ; elle s’arrête sur un restaurant populaire, un atelier de réparation d’appareils ménagers, la voiture de luxe d’un caïd. Elle photographie un pochoir sur l’avenir des jeunes de la rue en image de prison, un tag – « Tarlabaşı est une impasse ». Elle fixe une mise en garde contre les chiens d’attaque protégeant les chantiers. Elle se glisse entre les palissades pour observer l’ancienne école-couvent arménienne promise à la « régénération » en hôtel cinq étoiles. Elle pénètre les immeubles vétustes expropriés, dégradés et éventrés, que Gap Inşaat, l’entreprise responsable du programme, « Tarlabaşı 360 » a rendu inhabitables en les privant d’eau, d’électricité, de vitres, occupés par des réfugiés syriens.

Surtout sa démarche est attention aux personnes qui « n’ont pas d’autres horizons que leurs rues [6] » ; elle rencontre l’incrédulité, la méfiance d’abord quand elle photographie par les trous des palissades ; des rendez-vous manqués, puis une relation de confiance et de sympathie se tisse, quelquefois se perd, dans la succession des séjours à Tarlabaşı.

Il reste le nom de Şeref, 2014

D’où vient ce bruit à l’horizon ? est un livre-objet autoédité, présenté dans un coffret de sept leporellos, accompagnés d’un dépliant de légendes et d’un livret, dont le design a été pensé ensemble par Dominique Mérigard et Francesca Dal Chele.

D’où vient ce bruit à l’horizon ? est un documentaire critique et engagé en hommage aux résistances des exclus et à l’effacement de l’histoire, à la destruction du patrimoine et des liens sociaux de l’urbanité sous les coups de l’idéologie néolibérale et des flux financiers ; une photographie patiente, anthropologique, sociologique de la diversité et des invisibilités, du partage des sociabilités et des vies cachées, des vies ordinaires abimées : « À Tarlabaşı se sont réfugiés, avec le temps, des gens que la vie avait mâchés puis recrachés et qui s’efforçaient de rester debout. [7] ».

On y croise en autant de visites et de retours, Şeref, Kurde sans emploi et guetteur, qui a aménagé avec ses potes un fumoir d’esrar dans un immeuble éviscéré ; Şilan, devenue prostituée après différents emplois qui ne payaient pas suffisamment pour vivre ; Özge, femme transgenre qui vend son corps à défaut de trouver des petits boulots de survie ; Engin, Kurde sans emploi qui héberge des réfugiés syriens ; Hatice et d’autres glaneurs de recyclables, bouteilles et cageots plastiques, canettes, cartons ; Gül, Kurde alévie, avec son mari Hidir, qui hébergent dans leur logement vétuste leur fille cadette, dont le mari est emprisonné, et ses enfants ; Yusuf, réparateur de moteurs de petits appareils électroménagers ; Fecri, vendeur de rue de moules farcies qui rénove un petit immeuble pour le transformer en appart-hôtel…

Fecri et ses moules farcies, 2015
Chat blanc, 2023

D’un séjour à l’autre, entre 2014 et 2022, Francesca Dal Chele les écoute, leur donne voix en image, alternant le compact et le moyen format selon le degré de confiance ou de méfiance ; elle les retrouve, partage un thé, rit avec eux ou les perd définitivement de vue.

Les plans serrés sur les personnes et les objets, les contextes floutés en absence d’horizon, les couleurs désaturées, assourdies, les photographies de nuit ou, parfois, aux marges enveloppées d’un halo sombre, révèlent le délabrement et la disparition du quartier de vie, sacrifié au profit ; ils disent les sentiments contradictoires de ses habitants sur le présent et l’avenir – à l’image des tags « Espoir » et « Vivre » d’Ali, allongé sur un matelas avec ses chiens dans une impasse créée par les palissades –. Le « Carnet de Bord » de Francesca Dal Chele retranscrit le ressenti des instants suspendus d’une fragilité intense des mots et des regards :

  3 avril 2014, jeudi, « Fascinants beaux immeubles en ruine […] Silencieux, poignants, entourés de hautes palissades en tôle d’aluminium » ;
  15 avril 2014, mardi, « "Tu trouves vraiment que c’est intéressant ?" Une voix jeune, un ton de défi derrière mon épaule gauche. » ;
  23 août 2014, samedi « "Prends-la en photo". C’est l’homme qui me regardait photographier par les trous de boulons qui parle, un peu en plaisantant » ;
  28 juin 2015, dimanche, « Je sens qu’il ne faut pas que je traîne là […] Cet homme entre deux âges, agressif, maigre, mal rasé, à qui il manque des dents, a surgi sur la terrasse […] Il veut savoir d’où je viens, ce que je fais, pourquoi les questions. » ;
  8 juin 2022, mercredi, « Où se trouvaient mes amis lorsque l’immeuble a succombé à sa vétusté ? Un effondrement à l’intérieur de moi semble faire écho. »

Les leporellos dépliés en panoramique cinématographique nous immergent dans le quartier, ses silences défiants, ses ouvertures et ses bruits, ses odeurs de poussière et d’activités de rue. La suite en continu des photographies révèle la marche lente, les sens en éveil aux façades anciennes et aux façades rénovées sur le vide du chantier ; elle fixe les enclos de tôles, les trous et les assemblages disjoints qui offrent, sous le regard méfiant des passants, des perspectives tronquées vers les carcasses d’immeubles squattés, vers les gravats, vers tout un monde de précarité, d’économie informelle à la recherche d’une survie dans les activités légales et illégales, un monde où l’espoir s’allie d’incertain.

Le parti pris formel de la succession en continu des images ouvre chaque leporello aux temps du lien et de l’écoute, aux temps d’une narration vivante et sensible des hésitations et des silences. Se construit ainsi le récit, évoqué ou caché, d’histoires de vie entre migration et marginalité sociale et économique ; se donnent à entendre les quotidiens d’insalubrité et d’horizons gagés par une histoire nationale et urbaine modelée à l’inachevable des chantiers, à la lenteur des procédures légales et illégales ; le bannissement inéluctable des pauvres aux confins de l’urbain et de la marginalité par l’économie financiarisée : « Les pauvres n’auront plus leur place à Tarlabaşı [8] ».

Gül et Hidir chez eux, 2015

Entre les photographies d’une tractopelle, vide de son conducteur, juché sur un tas d’éboulis, et de façades couvertes d’échafaudages derrière une barrière de tôles, Francesca Dal Chele traduit et cite Ahmet Ümit :

« C’était une des rues au cœur d’Istanbul, dans un quartier autrefois parmi les plus coquets. Mais voici quelques décennies, des provocateurs ont monté la tête à certains, et ces barbares ont mis à sac des commerces et dévalisé des maisons de nos voisins grecs, arméniens et juifs. Cet épouvantable naufrage, ce ghetto au centre d’Istanbul, était le prix à payer pour la revanche du gouvernement et l’hystérie de masse. [9]  »

La photographie de Francesca Dal Chele est dénonciation. Elle confronte notre regard et notre pensée aux dégâts provoqués par la financiarisation de l’économie et des sociétés, aux décombres et aux exclusions de la gentrification. Dans la fragilité de la rencontre et de l’échange, de l’attente, l’image donne une place et une voix au quotidien de dénuement et d’espoir des habitantes et des habitants de Tarlabaşı. Portraits et paysages urbains donnent une visibilité à l’histoire, à la vie, au regard, dans toute leur complexité, de Şeref, Ali, Emre, Özge, Şilan, Engin, Masum, Hatice, Gül, Tevhide, Hidir, Yusuf, Fecri…, ils excitent notre capacité à penser et à nous indigner : « Tarlabaşı est une impasse ».

Hidir un soir, 2017
Chienne noire, 2014

Notes

[1« Personne ne voulait se le rappeler ou en parler, mais autrefois, Tarlabaşı était un quartier grec, arménien, juif et syriaque […] Les démolitions furent annoncées pour des raisons hygiénistes et modernistes qui parurent justifiées aux yeux du plus grand nombre. On allait dégager les truands, les Kurdes, les Gitans, les voleurs qui s’installaient dans ces appartements en déshérence, démolir les masures délabrées qui servaient de repaires pour le trafic de drogue, d’entrepôts de produits de contrebande, qui abritaient des maisons de passe, des garçonnières et qui faisaient le lit de toutes les activités illégale », Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi, traduction Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, 2017, p. 363-365.

[2Jean-François Pérouse, « Tarlabaşı, un gouffre de tolérances », in D’où vient ce bruit à l’horizon ?, Introduction, 2025. Jean-François Pérouse, « Émergence et résorption annoncées d’un territoire de transit international au cœur d’Istanbul : le cas de Tarlabaşı », Maghreb - Machrek, Les migrations au Proche-Orient, 199, 1, mars 2009, p. 86.

[3Ahmet Misbah Dermican, maire de Beyoğlu lors de la cérémonie des International Property Awards à Londres en 2013, cité par Chloë Queguiner, « “Airbnbisation” d’un lieu refuge pour les populations immigrées : étude de cas à Tarlabaşı », Observatoire Urbain d’Istanbul, Unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (UMIFRE), juillet 2024, https://www.umifre.fr/, consulté en décembre 2025.

[4bid.

[5Francesca Dal Chele, Du Loukoum au Béton, Avant-propos de Ahmet Altan, Préface d’Armelle Canitrot, Editions Trans Photographic Press 2012 ; Le Passé de l’Avenir, http://frances-dal-chele.com/le-passe-de-lavenir/, consulté en décembre 2025.

[6Ilhan Berk, Pera, YKY, 2013, cité par Jean-François Pérouse dans l’introduction, « Tarlabaşı, un gouffre de tolérances », de D’où vient ce bruit à l’horizon ?, 2025, p. 5

[7Ahmed Ümit, Beyoğlu’nun en Güzel Abisi (Le meilleur protecteur de Beyoğlu, non traduit en français), YKY, 2019, cité in leporello 2.

[8Le maire de Çukur Mahalle, cité in leporello 3.

[9Ahmed Ümit, idem, cité in leporello 5.

Francesca Dal Chele, « D’où vient ce bruit à l’horizon ? », 2025
textes de Jean-François Pérouse, Sophie Bernard et Francesca Dal Chele, carte de Murat Tulek,
Conception et design graphique : Dominique Mérigard et Francesca Dal Chele