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Poésie
C’est là que je zone
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« C’est un fou, tu ne vois pas ! Il a perdu son âme ! », disent-ils.
Autrefois lors de mon passage, quand ils me croisaient, me frôlaient, les gens se hâtaient de dire à leurs enfants : « vois ce bel homme. Quel style ! Quelle classe naturelle ! Et avec son costume et sa serviette, sûr qu’il se presse pour son travail ou pour quelque autre chose de bien grande importance. Prends exemple sur lui ! ». Raaa, s’ils savaient la vie que je mène désormais.
Oui. Fini les levers aux aurores, le mug chargé de café pleinement savouré durant la lecture de mon journal. Ce café que j’appréciais aussi en contemplant l’horizon, toujours prêt à m’émerveiller devant ce feu radieux jamais lassé de poindre. Fini aussi d’être si soigné comme je l’étais. Et aux oubliettes ma politesse ! Qu’est-il advenu de tout ça ? Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé depuis...
Mais qui donc a jugé utile de me délester de mon âme ? À combien d’empans se trouve-t-elle de ma carcasse évidée ? Pfff, de toute façon je serais bien incapable de la flairer.
Cette immense avenue est mon domaine. Rien de plus. Mon plumard s’est retrouvé là par hasard. Alors, c’est là que je zone.
Les toxicos et les prostituées sont pour moi ce qu’il y a de plus familier. Et le bitume me crame constamment les semelles. Sa brûlure lancinante dévore mes pieds ; la morsure se répand ensuite à travers tous mes membres, jusqu’à pénétrer dans ma pauvre cervelle que je croyais devenue inerte.
Parfois j’essaie de m’adresser à certaines personnes. Je leur demande n’importe quoi, la première chose qui me passe par la tête ; mais je ne comprends pas, je les vois prendre leurs distances, quasiment répugnées, totalement effrayées – ou même hilares. C’est tous les jours pareil. Peut-être me voient-elles, l’air hagard ou dangereux ? Peut-être aussi que je marmonne trop de sons inarticulés ? Je ne sais pas. De légers doutes, comme des éclairs indésirables, fragilisent parfois la nuit de mon esprit pendant quelques millièmes de seconde. Mais malheureusement, ça m’est difficilement préhensible.
Qu’importe ! Il n’y a que lorsque je m’accroupis que je goûte véritablement au répit. Cette quiétude passagère. Et là, par moments, des visions étranges s’offrent à mes rétines ! Réminiscences d’un passé brumeux – probablement heureux. Alors je me vois vaguement me comporter comme un employé modèle, insupportable ; feindre de m’activer comme un prétendu sportif ; ou frimer devant tout le monde, à commencer par les femmes. (Voici quelques images censées me représenter dans une vie antérieure ? Sont-elles réelles ?)
Tout semblait si léger, si doux, si facile. Ces visions irisent momentanément mon regard tandis que je me tiens là, accroupi, recroquevillé, frigorifié, dans un recoin sombre qui sera bientôt totalement enseveli par l’obscurité rampante.
En un soubresaut je me redresse ! Légèrement instable. Et je reprends instinctivement mes grandes enjambées. (Serait-ce un reste de ma pratique excessive de l’elliptique, quand je me désarticulais à vitesse grand V ? J’étais une machine sur une autre machine. Ou cela résulterait-il de mon passé d’employé modèle, lorsque tout mon corps n’était qu’empressement — rien que du vent, un courant d’air dans les bureaux —, croyant stupidement me donner une quelconque consistance ?)
Quelle peut bien être cette saveur bizarre que je goûte à présent ? Tout me parait si loin. Je ne sais même plus quel chemin emprunter pour revenir sur mes pas. J’ai perdu le Paradis...
Mais est-ce seulement arrivé ?!
Chaque jour désormais, affublé d’un poncho, la mine crispée, émaciée, les lèvres gercées, le regard perçant mais hébété, je dévale l’avenue et, spasmodique, je gesticule en hurlant au monde des choses brutales et inintelligibles. Comme quelqu’un subitement libéré de son âme après l’avoir jetée par-dessus bord ; comme quelqu’un ayant misérablement trébuché d’une comète et dont le crâne se serait fracturé ici-bas. C’est que mon cerveau est bien trop irrigué par l’afflux de mon sang. Je bous en permanence. Je balbutie des choses violentes de manière répétée. Ma main rêche fouette grossièrement l’atmosphère – et bien plus efficacement que celle d’un escrimeur ! C’est comme si elle tentait de chasser les mauvaises pensées, les mauvais souvenirs, les mauvaises énergies et les mauvaises personnes — enfin... toute chose qui se meut près de moi.
Infatigable. Inarrêtable. Je déambule sur des trottoirs comme en plein milieu de la route et, quelquefois, voulant le stopper, je hèle le premier venu (parmi les automobilistes, les passants, ou le Néant lui-même) que je prends pour mon prochain. Mais ce lâche, d’abord tétanisé, se détourne ensuite très irrespectueusement de moi. Faudrait-il que je trouve cela normal ? Non. Donc le soir, je demande solennellement à la lune de m’épauler durant ces épreuves. Car la lune est ma seule amie. Elle seule me rassérène. Et de nuit en nuit, lors de mes prières, j’égrène ses différents aspects : pleine, en quartier ou en croissant... Hélas je ne les connais pas tous ; je ne les ai pas tous saisis. Ça n’a pas d’importance en fait car c’est toujours elle ! La même, mais changeante. Et je l’implore. Je la conjure d’apparaitre en plein jour. Que l’engeance puisse enfin voir ce qui se profile continuellement dans ma tête ! Je veux qu’elle barre définitivement la route au soleil et qu’elle change ainsi, pour toujours et à jamais, la lumière en pénombre. Qu’un anneau lumineux, et inquiétant, imprègne définitivement les ténèbres. Cette perspective me subjugue ! J’adore les éclipses solaires (leur évocation m’accompagne et me berce durablement ; leur souvenir demeure impérissable). Mais bon, j’suis vraiment rongé par des voix intérieures qui me demandent sans cesse : Que pense sincèrement la lune de toi ? Es-tu digne d’elle ? Alors, incapable de répondre à de telles énigmes, soudainement pris d’effroi, je me fige durant un laps de temps — presque indéfini.
Mon heure de gloire est passée. Irrémédiablement. C’est certain ! Alors je vous en prie : laissez-moi m’agiter frénétiquement à travers l’existence déprimante qui est la mienne. Je suis cet errant solitaire. Je suis celui que l’on croise quotidiennement – qui vous terrorise brièvement – mais que l’on oublie aussitôt. Tant mieux !
Ne vous apitoyez pas sur mon sort. Je ne suis qu’un pauvre hère perdu dans la vallée des hères. Et je ne fais que m’éterniser un peu, ici-bas.
photo ©Martial Verdier
