dimanche 31 mai 2026

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Biennale de Venise

, Dominique Moulon

Le propos apaisant de la commissaire suisso-camerounaise Koyo Kouoh de la 61ᵉ Biennale de Venise, décédée l’an dernier, a été porté par son équipe jusqu’à l’ouverture qui a été troublée par le contexte géopolitique international. Le jury ayant démissionné avant même l’inauguration, la remise des traditionnels Lions d’or a été reportée, et un prix du public a été créé.

Dans les Giardini

S’il est un pavillon national qui a marqué les esprits durant les journées professionnelles, avant que vingt-cinq d’entre eux ne ferment temporairement leurs portes en signe de protestation contre le maintien des pavillons russe et israélien, c’est bien celui de l’Autriche avec la performeuse Florentina Holzinger qui en chorégraphie d’autres. Le nu est de rigueur, comme c’est souvent le cas en art, et la radicalité des performances convoque l’actionnisme viennois du siècle dernier bien que le monde ait bien changé. A l’entrée du pavillon, le battant d’une cloche suspendue est incarné par une performeuse qui violemment sonne le glas avec son corps. Le titre de l’exposition, Seaworld, souligne notre totale dépendance à l’élément liquide. Ainsi l’urine recyclée du public participe à alimenter un cube de verre évoquant l’escapologie car une autre performeuse, équipée d’un détendeur, y est en immersion. Alors qu’une autre fait des tours de scooter des mers à l’intérieur d’une pièce inondée. De telles extravagances – libres d’interprétation bien qu’orientées par le lieu car Venise est réputée pour ses inondations entre autres excès – sont abondamment relayées sur les médias sociaux où le spectacle est permanent.

Florentina Holzinger, Seaworld Venice, 2026

Les murs du pavillon espagnol ont été confiés à Oriol Vilanova qui les a entièrement recouverts de cartes postales. Celui-ci les collectionne de manière compulsive, fréquentant assidûment les marchés aux puces de Barcelone à Bruxelles. Et c’est de façon tout aussi obsessionnelle qu’il les a accrochés en grille, un dispositif de monstration bien connu en art contemporain. Los restos, l’intitulé du pavillon, est teinté d’une forme de nostalgie des cultures populaires longtemps portées par ces objets touristiques « du monde d’avant » par excellence. Le dispositif d’accrochage est intéressant car les cartes postales sont rassemblées par sujet mais aussi par couleur. Comme s’il s’agissait de les traiter globalement en mosaïque sans pour autant que les vues indépendantes ne soient occultées pour qui s’en approche. Il s’agit par conséquent d’une installation aussi conceptuelle qu’immersive dont l’appréhension dépend de la distance d’observation.

Oriol Vilanova, Los restos, 2026

L’artiste australien né au Liban Khaled Sabsabi établit quant à lui un lien entre les Giardini et l’Arsenal en présentant deux installations monumentales : Conference of one’s self au pavillon australien et khalil dans l’exposition In Minor Keys de Koyo Kouoh à la Corderie. La première est octogonale et s’expérimente de l’extérieur alors que la seconde est circulaire et se vit de l’intérieur. Leurs parois présentées dans une relative pénombre ont en commun d’avoir été peintes avant d’être augmentées d’images en mouvement projetées, si tant est que les deux textures s’entremêlent. Dans l’un comme dans l’autre lieu, nous sommes encouragés au dialogue et à la sérénité. Ainsi dès l’entrée, le pavillon australien est décrit tel un « lieu dédié à la créativité, à la réflexion et aux échanges » tandis qu’au seuil de l’exposition internationale Koyo Kouoh s’adresse à nous ainsi : « Respirez profondément, expirez, relâchez vos épaules, fermez les yeux ».

A l’arsenal

Khaled Sabsabi, Conference of one’s self, 2026

Si les pavillons historiques sont rassemblés au sein des Giardini, d’autres plus récents sont installés à l’Arsenal. À l’instar de celui du Chili où il convient de se déchausser pour pénétrer dans la zone quelque peu aseptisée de l’installation Inter-Reality aux multiples éléments. Au centre, une structure polygonale blanche d’allure minimale intrigue le public, alors que la sculpture tout à fait réaliste d’un homme en observant l’intérieur au travers d’un œilleton l’incite à en faire de même. Nous y découvrons le diorama d’un paysage d’apparence bucolique jusqu’à ce que l’on identifie des véhicules militaires. Cette exposition personnelle de Norton Maza en dit long sur les interactions permanentes entre les réalités et fictions de nos environnements médiatiques. Ici, le conteneur ne dit rien du contenu qu’il recèle alors que la représentation tridimensionnelle d’un paysage vraisemblable pourrait tout aussi bien être le théâtre d’une manipulation. On pense inévitablement aux images de conflits dont les gouvernements de pays en guerre nous abreuvent pour orienter nos opinions. Les guerres aujourd’hui se jouent sur tous les fronts et jusque dans l’art.

Norton Maza, Inter-Reality, 2026
Alfredo Jaar, The End of the World, 2023-2024

Ce ne sont pas directement les guerres que considère Alfredo Jaar avec son installation The End of the World présentée dans l’exposition In Minor Keys de l’Arsenal, mais plutôt ce qui bien souvent les cause, à savoir les minerais que se disputent entreprises et États. Il en a sélectionné une dizaine (cobalt, coltan, cuivre, étain, germanium, lithium, manganèse, nickel, platine et terres rares) qu’il documente à l’entrée de l’espace monumental de l’œuvre. Le lieu est littéralement irradié d’une lumière rouge semblable à celle d’une chambre noire, espace de révélation d’hier, sachant que l’artiste chilien a aussi pratiqué la photographie. Tout au fond du décor monochrome qui confère une atmosphère si particulière à cette œuvre environnementale, un petit cube est présenté comme on le fait ordinairement dans les musées. Celui-ci contient les dix matières premières critiques qui y sont assemblées par couches. Certaines d’entre elles étant aussi présentes sur la lune, notre satellite devient le lieu de convoitises en devenir.

Eric Baudelaire, Death Passed My Way and Stuck This Flower in My Mouth, 2026

Autre installation monumentale, tant par le nombre de projections vidéo – cinq alignées en arc de cercle – que par la taille : Death Passed My Way and Stuck This Flower in My Mouth d’Eric Baudelaire, inspirée par la pièce L’Homme à la fleur dans la bouche de Luigi Pirandello. La scène se déroule dans l’immense marché aux fleurs d’Aalsmeer aux Pays-Bas où humains et robots s’accordent dans la gestion mécanisée d‘un vivant périssable. La perfection du ballet mis en place est en totale opposition avec l’aspect éphémère des fleurs coupée. Et que penser du bilan carbone d’une telle entreprise d’un transport globalisé de pétales diversement colorés. Quant aux ouvrières et ouvriers, on les devine tout aussi savamment orchestrés que le sont les chariots autonomes par un système informatique pensé autour d’une unique notion : la productivité. Une organisation qui est en parfaite résonance avec celle de la Biennale de Venise qui a dû acheminer les nombreuses œuvres pour les présenter quelques mois avant de les renvoyer à leurs multiples destinations.

De collections en palais

La Biennale de Venise, c’est aussi l’occasion de visiter les institutions publiques ou privées comme la Collection Pinault qui présente l’exposition monographique Third Person de Lorna Simpson s’inscrivant dans la continuité de celle du Metropolitan Museum of Art de New York l’an dernier. Oscillant entre le photographique et le pictural, l’artiste américaine s’inspire de la culture afro-américaine que les magazines Ebony ou Jet ont archivé par l’image au fil des décennies. C’est ainsi que, dans la boucle vidéo Walk with me, trois visages étrangement recomposés de femmes afro-américaines cohabitent tout en fleurtant avec l’idée d’hybridation. Un collage qui aujourd’hui constitue un acte de résistance par le faire quant à l’immédiateté comme à la perfection des services d’intelligence artificielle générative. Précisons que sa projection, à même l’un des murs de brique de la Punta della Dogana, lui confère une nouvelle matérialité. L’image gagne à la fois en complexité et en texture, deux notions qui sont centrales à l’esthétique de Lorna Simpson.

Lorna Simpson, Walk with me, 2020

Le Palazzo Franchetti compte parmi les palais vénitiens à ne pas manquer. Parmi les expositions qui y sont présentées, Rage Bait d’Eva & Franco Mattes est organisée par la Fondation Autotelic. Actif depuis le milieu des années 1990, le duo n’a de cesse de scruter l’internet pour y extraire des idées et des formes afin de les magnifier en centre d’art ou galerie. Aussi, rien de surprenant à ce que la figure du LOL cat revienne fréquemment dans leur travail. Comme c’est le cas avec les sculptures en situation de Cursed Cat qui ponctuent le parcours de l’exposition. A l’origine de cette série : la photographie Getty Images de 2008 documentant une fusillade avec au premier plan un chat noir qui, selon la superstition, porte malheur. Modifié numériquement dans sa posture, le félin réapparait une dizaine d’années plus tard pour enfin devenir un mème en Russie, puis à l’international. C’en est ainsi de l’internet – plus encore dans sa version sociale – et de l’art qui opèrent tel des amplificateurs de phénomènes sociétaux. C’est aussi vrai pour cette 61ᵉ Biennale de Venise, plus politique que jamais.

Eva & Franco Mattes, Cursed Cat, 2025

Biennale de Venise : https://www.labiennale.org
Seaworld Venice : https://www.seaworldvenice.at
Khaled Sabsabi : https://khaledsabsabi.com
Norton Maza : https://www.nortonmaza.com
Alfredo Jaar : https://alfredojaar.net
Éric Baudelaire : https://baudelaire.net
Collection Pinault : https://www.pinaultcollection.com
Lorna Simpson : https://lsimpsonstudio.com
Autotelic Foundation : https://autotelic-foundation.org
Eva & Franco Mattes : https://0100101110101101.org