dimanche 31 mai 2026

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Au mur de La chambre claire

hommage à Roland Barthes à travers la « photo plasticienne »

, Chong Jae-Kyoo 정 재규

Le titre de l’ouvrage de Roland Barthes sur la photographie, « La chambre claire. Note sur la photographie », peut être compris à partir de sa relation avec la camera obscura (p.164). C’est à partir même de ce titre que j’ai pu trouver l’intitulé de mon propre travail d’interprétation relevant de la « photo plasticienne ». En effet, mes travaux de « photo plasticienne » peuvent, au sens littéral, être directement exposés sur les murs d’une « chambre claire ». La galerie, le musée ou l’espace privé où s’expose une forme plastique deviennent ainsi l’opposé de la « chambre noire ».

Si les textes d’interprétation de Roland Barthes [1] portant sur vingt-cinq photographies, ainsi que ces photographies elles-mêmes, furent présentés au public sous la forme du livre, mon point de départ, quant à lui, se situe au-delà des limites de la compréhension et de l’expérience de la photographie telles qu’elles s’élaborent à travers l’acte de lecture de cet ouvrage. Autrement dit, j’ai entrepris un travail d’interprétation plastique, visuelle et perceptive de ces vingt-cinq photographies, afin d’ouvrir, dans les galeries, les musées ou les espaces privés — c’est-à-dire dans des lieux opposés à la « chambre noire », où les formes plastiques sont exposées — la possibilité d’une expérience perceptive plastique et picturale de l’image photographique.

Chong Jae-Kyoo
« p.9, Daniel Boudinet : Polaroïd, 1979 / p.35, Alfred Stieglitz : Le terminus de la gare à chevaux (New York, 1893) / p.43, Koen Wessing : Nicaragua, L’armée patrouillant dans les rues, 1979/ p.45, Koen Wessing : Nicaragua, Parents découvrant le cadavre de leur enfant, 1979 », photo sur papier, découpage/collage, 90 x 64 cm, 2024


 
À propos du mode de prise de vue

La différence entre une interprétation textuelle et une interprétation plastique-perceptive ne saurait être réduite à une simple distinction de genre entre littérature et arts plastiques. En particulier, en résonance avec l’intérêt et la compréhension, à la fois techniques et philosophiques, que suscite aujourd’hui la physique quantique, j’ai voulu tenter une possibilité transgénérique à travers le rapport d’« intrication plasticienne » [2]. Dès lors, ce livre de Roland Barthes, son texte et les vingt-cinq photographies qu’il contient sont devenus, pour moi, le point de départ d’une nouvelle expérience de perception photographique.

À cette fin, j’ai commencé par photographier la forme extérieure de la couverture du livre, puis j’ai pris, dans l’ordre, les pages où les photographies apparaissent, en suivant leur succession comme on suit le fil d’une lecture. Je maintenais les pages du livre de la main gauche tandis que je photographiais de la main droite. En raison de l’épaisseur du volume, j’ai également utilisé, sur la table de travail de l’atelier, un récipient d’eau pour soutenir les pages, ainsi qu’une règle en plastique pour les maintenir en place.

Chong Jae-Kyoo
« p.173, André Kertész : Piet Mondrian dans son atelier, Paris, 1926 », photo sur papier, découpage/collage, 90 x 64 cm, 2024


 
Principe de composition plastique et transformabilité à travers la structure répétitive de la composition Studium plasticien : Punctum plasticien

L’écriture explicative et interprétative de Roland Barthes, déployée à partir de la seule image photographique, a également pu entrer en relation avec mon propre travail d’interprétation plastique. Il s’agit plus particulièrement des deux notions qu’il propose : le Studium et le Punctum. Dans mon cas aussi, ces deux concepts ont pu fonctionner comme une boussole orientant mon travail d’interprétation plastique. Ils peuvent ainsi être reformulés en « Studium plasticien » et « Punctum plasticien », ouvrant une nouvelle dimension au travail d’interprétation plastique de la photographie.

Dans la photographie générale, la relation entre Studium et Punctum est donnée d’une certaine manière ; dans ma « photo plasticienne », en revanche, la configuration de cette relation peut se trouver transformée. Autrement dit, la structure plastique peut y assumer la fonction de Studium plasticien, tandis que le phénomène plastique peut y exercer celle de Punctum plasticien.

Par exemple, la structuration plastique du « Néo-plasticisme » de Piet Mondrian pouvait, pour moi, se relier directement au Studium plasticien ; la composition géométrique générale fondée sur l’intersection de l’horizontale et de la verticale pouvait dès lors en constituer l’équivalent. En revanche, les phénomènes plastiques produits, dans chaque photographie, à partir de cette structure d’intersections géométriques, pouvaient relever du Punctum plasticien, se distinguant ainsi du Punctum propre à la photographie générale.

Par ailleurs, le Punctum plasticien pouvait également advenir du fait du rôle compositionnel lié au petit format des photographies. La structure d’agencement produite par la répétition identique d’images photographiques tirées en petit format (10 × 10 cm) et par leur combinaison avec d’autres photographies manifeste en effet une fonction de Punctum plasticien, dans la mesure où elle fait revenir de manière répétée le texte de Roland Barthes et son contenu à la mémoire.

Autrement dit, le plan bidimensionnel constitué par la répétition de petites photographies géométriquement abstraites au moyen de la technique du décollage de la surface photographique se trouvait dans un état de moindre reconnaissabilité de l’image, rendant possible, à due proportion, une expansion de la perception. Dès lors, la répétition d’images photographiques réduites à de petites unités revenait à une sorte d’agencement microscopique d’unités quantifiées de l’image photographique. Une telle hypothèse est rendue possible précisément parce que la surface de fond a atteint un seuil où la reconnaissance visuelle se défait. C’est ainsi qu’au cours de la mise en œuvre opératoire de la structure plastique, la fonction de Punctum plasticien assumée par les images photographiques devenues éléments plastiques a pu être confirmée.

Chong Jae-Kyoo
« p.170, Richard Avedon : A. Philip Randolph (The Family, 1976) », photo sur papier, découpage/collage, 90 x 64 cm, 2024


 
En résumé

Comparée à l’interprétation textuelle que Roland Barthes donne de l’image photographique, ma tentative d’interprétation photo-plasticienne n’est rien d’autre qu’une expérience de la « non-localité photographique » [3] dans le champ plasticien.

Si la première s’opère au niveau d’une sémantique imaginaire fondée sur une conceptualisation macroscopique, la seconde relève d’un événement perceptif correspondant à l’expérience de l’image photographique par une perception instantanée délocalisée, c’est-à-dire à ce que l’on pourrait appeler une « mesure plasticienne ». Il s’agit là d’un aspect relevant de la dimension micro-quantifiée de l’image photographique, et d’un mode d’approche qui tente d’accéder à l’image photographique en tant qu’« intrication plasticienne ».

Chong Jae-Kyoo
« p.137, Nicéphore Niepce : La Table mise, alentour 1822 (Musée Nicéphore Nièpce) », photo sur papier, découpage/collage, 90 x 64 cm, 2024


 

Chong Jae-Kyoo
« p.174, André Kertész : Le petit chien, Paris, 1928 », photo sur papier, découpage/collage, 90 x 64 cm, 2024


 

Chong Jae-Kyoo
« p.78. André Kertész : La Ballade du violoniste, Abony, Hongrie, 1921 », photo sur carton, découpage/collage, 100 x 70 cm, 2024


 

Chong Jae-Kyoo
« p.149, Alexander Gardner : Portrait de Lewis Payne, 1865 », photo sur carton, découpage/collage, 100 x 70 cm, 2024


 

Notes

[1Roland Barthes, La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Les Cahiers du cinéma, Gallimard/Seuil, 1980

[2« Intrication plasticienne » : néologisme que j’ai forgé à partir de l’« intrication quantique ». Sa généralisation a véritablement pu s’amorcer à partir du thème consacré par le prix Nobel de physique 2022, et je l’envisage comme la possibilité d’un paradigme susceptible de traverser l’ensemble des genres culturels. J’accorde une attention particulière à la propriété de « non-localité », en tant que phénomène quantique du monde microscopique venant déplacer la perspective relativiste générale propre au monde macroscopique. Cf. Carlo Rovelli, Helgoland. Le sens de la mécanique quantique, Flammarion, 2021

[3« Non-localité photographique » : néologisme inspiré de la « non-localité quantique », caractéristique propre à l’intrication quantique. Celle-ci désigne le phénomène par lequel, indépendamment de la distance, les propriétés de deux particules se déterminent instantanément et simultanément l’une par rapport à l’autre. Si l’on considère les opérations d’imagination et de remémoration suscitées par l’image photographique ordinaire (l’image photographique en général) comme relevant d’un « réalisme local », la photo plasticienne pourrait alors être envisagée comme un « réalisme non local ». On définit souvent la photographie à partir de l’« irréalité réelle », en déployant une dialectique macroscopique et dualiste entre l’absence du réel et la réalité du phénomène imageant ; mais à travers les seuils perceptifs de la « non-localité photographique » et de l’« intrication plasticienne », il devient possible d’approcher une expérience de conscience microscopique et unitaire.