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Les Sans-Pas
une série photo-graphique d’Ulice Deborne
, et
Juste avant sa disparition, j’ai gardé de mon père une image, celle où il court sur un terrain de football, à l’occasion d’un match de jeunes joueurs contre des vétérans, chaussé d’une paire de basket All Star neuve…
La présentation controversée d’un urinoir, « Fontaine » de Marcel Duchamp, photographié par Alfred Stieglitz, date de 1917. Celle année-là, la première All Star a fait son apparition au États Unis. C’est une basket montante, une chaussure de sport qui aura sa propre histoire.
La chaussure, la vraie, est un volume. J’ai pris le modèle « ready-made », et j’ai ôté les protections en caoutchouc sur le côté, et devant sur le dessus. J’ai photocopié la plante de mes pieds que j’ai placée sur la semelle, à l’intérieur de la All Star. Puis j’ai intitulé cet acte et son résultat : « Vers con A ».
En tenant compte de la situation sociale, économique et politique actuelle, parfaitement délétère de notre pays, ne pourrait-on supposer que l’appropriation minimaliste de cette « non chaussure » lui offre une origine française ?
Inspiré par sa forme de profil et l’utilisant telle une matrice, j’ai décidé d‘en faire un motif décoratif, l’appelant : « La Sans-Pas ». Une chaussure qui n’existerait que selon des formes et des couleurs emprisonnées par ce contour reconnaissable. Elle serait libre d’expression à sa surface.
Des adolescents, « des petites mains » comme on disait dans la haute couture, ont dessiné, colorié avec adresse, maladresse, inspiration, sur le motif choisi. Ces dessins voués à disparaître, je les ai conservés, puis retravaillés avec application. Protégés ensuite par une housse plastique mise en forme au cutter.
La chaussure enferme le pied, le découvre, le recouvre, elle prouve son existence. Sa fonction initiale est de protéger afin de marcher, courir, sauter, danser, activer de multiples façons « les pas » de tous les êtres humains…
La conception, la fabrication, l’utilisation de la chaussure en font un art appliqué majeur. Si marcher pieds nus procure du plaisir sur la plage ou chez soi, nous sommes par contre obligés de nous chausser durant la majeure partie de nos activités quotidiennes…
Bien sûr, le pied, la plante du pied sont protégés par la chaussure, et c’est la semelle qui est le socle indispensable de cette fonction première de la chaussure. Le seul lien protecteur et confortable entre la terre et le corps.
« La Sans-Pas » dissocie la forme de sa fonction, une forme qui se déploie en un motif répété mais changeant. Un mini papier peint en quelque sorte…
« La Sans-Pas » n’est qu’une image statique, un écran de multiples couleurs et formes entremêlées… une expression juvénile modifiée…
Elle est inutile et cherche sur un mur, un sol, un plafond, à diriger le regard, attirer l‘attention, arrêter brièvement l’œil sur un détail, une anecdote visuelle.
Les supports sur lesquels sont posées « Les Sans-Pas » peuvent être dégradés, salis, bruts, sans unité décorative ou bien des surfaces neuves, propres, blanches ou noires, multicolores…
« Les Sans-Pas » (LSP), au nombre de 300, seront disposées différemment suivant l’architecture du lieu d’accueil, par la personne chargée de le faire.
Une expérience à parcourir, à contempler, à détailler, à vivre, car comme l’écrivit, méfiant, René Magritte surréaliste en son temps : les mots et les images trahissent.
Pourquoi et comment faire une Sans-Pas : Ulice Deborne vs Chuck Taylor (résumé)
Pour éclairer certains des enjeux soulevés par Sans-Pas, d’Ulice Deborne, on partira de la question suivante : Peut-on voler un geste ? Les gestes, qu’ils soient spontanés, appris et répétés, ou même imposés, ont tous un rapport étroit avec les corps qui les exécutent. Pourtant on a du mal à qualifier ce rapport de rapport de propriété au sens d’une chose que l’on possède, qui peut être volée ou échangée. D’un autre côté, on sait par exemple comment l’ensemble des pratiquants du saut en hauteur ont adopté le saut Fosbury après son introduction par l’athlète du même nom. Et peut-être en effet que, si le vol d’un geste s’avérait possible, c’est dans le domaine du sport que ceux-ci seraient le plus vulnérable, là où ils sont tout entiers investis de désir : admirés, célébrés, jalousés, scrutés dans leur moindre détail. On sent bien comment le sport constitue un domaine particulièrement favorable pour la propagation, la dissémination, l’adoption ou l’abandon des gestes. Mais dans le cas de la circulation des gestes à l’intérieur des pratiques sportives, en un sens, c’est de bonne guerre, il ne semble pas adapté de parler de vol proprement dit. Dans quel sens alors pourrait-on parler littéralement du vol d’un geste ? Peut-être faudrait-il qu’il soit lié à une forme plus profonde d’accaparement. Il faudrait par exemple qu’une personne ou une organisation ait réussi à inscrire les gestes eux-mêmes dans le système de la marchandise, à couler dans la forme de la marchandise des gestes eux-mêmes. À la réflexion, vu de notre présent, une telle perspective ne semble pas inouïe, elle semble plutôt réaliste, familière même : on en a vu d’autres. Mais il fut un temps où on aurait eu du mal à en concevoir même l’idée.
Sans doute la première occurrence de ce phénomène désormais courant eut-elle lieu aux États-Unis, avec la conception d’un modèle de chaussure qui a connu un succès d’une ampleur et durée exceptionnels : la Chuck Taylor Converse All-star.
Admettons que ce soit le cas, que la Converse All-star soit le lieu ou le nom de ce vol fondateur. La formule n’en demeure pas moins obscure. Qu’est-ce que cela veut dire « voler un geste », et qu’est-ce que cela implique ? Quelle est la portée, l’enjeu d’un tel vol et existe-t-il un moyen pour en compenser, en neutraliser autant que possible les effets néfastes ? À partir de ce point de départ s’ouvre une série de problèmes que nous explorerons dans le texte suivant.
Il faudra tout d’abord décrire de la façon la plus aboutie possible le geste visé par l’action de la All-Star, de manière à faire apparaître toute la portée de cette action. Ce geste, c’est le pas. Le pas de la marche humaine, celui qui résonne dans les couloirs de bureau, celui qu’on entend monter derrière la porte dans l’escalier ou crisser sur les terrains de basket, mais c’est surtout celui de l’être aimé qui approche dans notre dos pour nous donner un baiser. Or il se trouve que l’on dispose d’un travail qui donne de ce geste la version la plus essentielle : un poème de Paul Valéry intitulé justement Les Pas. Dans une lecture possible de ce poème, ce qui nous vient avec les pas de l’aimé, c’est son être : le pas, ainsi, donne l’être. Et si ce poème en donne la version la plus essentielle, c’est précisément parce qu’il s’agit non pas d’un relevé statistique, par exemple, mais d’un poème, autrement dit une œuvre d’art. En tant qu’œuvre d’art, elle ouvre le monde par lequel une ou des choses se donnent telles qu’en elles-même, dans leur être, de la même manière qu’une peinture de chaussure par Van Gogh les donne en enveloppant en elles le monde des paysans auxquelles elles appartiennent (Voir Heidegger, L’origine de l’œuvre d’art).
Il faudra ensuite décrire comment la All-Star agit sur le pas, et dans quels buts. Dans le chapitre X de La République, Platon décrivait la meilleure manière de produire un objet, pour rejeter par comparaison la production de simulacres par les poètes. On mettra en regard la légende de la création de la All-Star avec cette comparaison, pour montrer que, si cette légende semble en apparence rapprocher la All-star de la meilleure fabrication artisanale, celle-ci s’apparente en fait bien plus aux simulacres craints par Platon tout en exerçant une action sans doute bien pire qu’eux. La chaussure de l’artisan antique part du geste, son but est d’accueillir le geste, de lui fournir le meilleur abri possible pour lui permettre de se développer pleinement. Au contraire, la All-star part d’un défaut du geste, d’un manque comme présupposé qu’elle prétend réparer ou guérir, dans le seul but de capter le pas. Il ne faut pas la comparer avec les simulacres ou les représentants particuliers d’une forme universelle, ce qu’elle vise, c’est cette forme universelle elle-même et derrière elle, comme nous l’a montré Paul Valery, l’être.
Il faudra enfin montrer comment les effets de prédation ontologiques de la All-Star peuvent être démasqués, autant que possible compensés et peut-être en partie neutralisés par l’action artistique d’une œuvre qui la vise elle tout comme elle-même visait le pas. Cette œuvre c’est Sans-Pas, d’Ulice Deborne. Si la All-star peut viser la forme, le modèle universel derrière ses instanciations particulières, c’est qu’elle se présente elle-même non comme une instanciation particulière d’un modèle mais comme une présentation particulière de la forme universelle, un modèle particulier. Pour faire porter sur elle l’action artistique, il n’est donc pas pertinent de la peindre ou de la placer telle quelle dans une galerie. Le moyen trouvé par Ulice Deborne est de faire en art, dans l’art, une basket symétrique à la All-star. Cette nouvelle basket en art est composée de deux parties : tout d’abord, une paire de basket All-star concrète soumise à un traitement artistique ciblé appelée Verse-Con ; ensuite, une série de reprises de la forme horizontale de la All-star ornée de motifs libres par des mains non-artistes, des Sans-Pas proprement dites. Et au bout de ce traitement, composant la semelle interne de la Verse-Con, il y a une trace de pas de pieds nus, retrouvant au bout du compte ce que Paul Valéry nous avait donné au début, la possibilité de l’amour.





