dimanche 31 mai 2026

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Le dessin peut-il encore résister à l’image ?

Peter KOLéOM : voir, c’est douter !

, Annette Michelson et Bernard Gast

Quel lien entre Bernard Gast et Annette Michelson ?
Annette Michelson est une historienne d’art et critique américaine qui s’intéresse au cinéma expérimental dans son lien avec l’art contemporain, bien avant la plupart des spécialistes du champ artistique... À chaque fois qu’elle passait à Paris, elle venait à mon atelier. Le plus grand nombre des dialogues avec elle, voire avec d’autres critiques comme le canadien Don McCallum, ont été soigneusement traduits et retranscrits. Annette envisageait d’éditer ces entretiens, mais la vie ne lui en a pas laissé le temps. Certains textes sont déjà édités, d’autres en cours. Pour information, une part importante de ses écrits se trouvent au Getty Research Institute de Los Angeles.

En plus de ma Peinture avec le Cinéma, Annette Michelson [1] n’a jamais manqué de s’intéresser à mes installations-films Chambres Sensibles et à mes dessins. Et pour cause en tant que spécialiste du cinéma, Annette voyait bien comment mon œuvre dessinée devenait des images en mouvement...
Actuellement un éditeur s’intéresse à mes dessins et envisage de les publier. Voici en attendant un article rédigé d’après les échanges entre Annette et moi-même.

« En parallèle à sa démarche principale de "Peindre avec le Cinéma", Bernard Gast [2] développe également une singulière pratique du dessin, sous le pseudonyme de Peter KOLéOM. Comme artiste de rue, il colle ses dessins sur les murs des villes du monde, de Vienne, Paris, Shanghaï, Kuala Lumpur, Los Angeles, New York, etc. Et parfois, sur les murs numériques de plateformes NFT. À voir ses lignes fragiles, instables, se dessine l’idée que ce qui le passionne est le non-dit, le caché en dessous, le secret… Peter KOLéOM ne cherche pas à représenter le monde mais à en troubler la perception. À la croisée de l’art contemporain et d’une réflexion sur le cinéma, ses œuvres déplacent profondément notre manière de regarder. Il construit une pratique du dessin à contre-courant : ici, rien n’est donné d’emblée. Le regard tâtonne, hésite, revient. "Le dessin n’est pas la forme, mais ce qui la cherche" ».

Le dessin comme expérience plutôt que comme image

« Les dessins de Peter KOLéOM ne représentent pas — ils cherchent. La ligne y est nerveuse, parfois répétée, comme si elle tentait de capter quelque chose qui échappe. Des formes apparaissent, puis se dérobent : silhouettes incertaines, fragments, espaces instables. Nombre d’entre eux s’illustrent du contraste plein/vide. »

Le monde entier qui glisse (1996)
Impression 3/3 (Dessin), dim. : 27,5 x 19,5 cm./10,8 x 7,5 in.
© Adagp & Peter KOLéOM

Cette approche s’inscrit dans une filiation où le dessin devient une expérience intérieure, comme l’écriture intime des dessins à l’encre des années 1950-70 d’Henri Michaux jusqu’à Antonin Artaud.

Sans Titre (1977)
Galerie Berthet Aittouarès © Henri MICHAUX (dessin)

Mais me disait-elle, ton Peter KOLéOM va plus loin : « tes dessins ne sont jamais des fins en soi. Ils sont plutôt les points de départ d’une autre façon de regarder ! Peut-être en est-il encore davantage de tes dessins où les zones de vide sont vastes, tel L’objet ?… »

L’objet (2012)
Impression 3/3 (Dessin), dim. : 27,5 x 19,5 cm./10,8 x 7,5 in.
© Adagp & Peter KOLéOM

« Dans un monde saturé d’images rapides et spectaculaires, tes dessins prennent le contre-pied. Ils ralentissent le regard. Ils obligent à chercher, à douter, à revenir. Ici, voir n’est plus consommer une image, mais faire une expérience ». Je pense à Georges Didi-Huberman [3], pour qui l’image n’est jamais fixe mais toujours en tension, traversée par des forces invisibles : elle apparaît, elle disparaît. « Oui, les dessins que tu signes Peter KOLéOM semblent précisément habiter cet espace fragile. La Chambre Sensible chez Peter KOLéOM : c’est le dessin en mouvement ! »

Exemple de dispositif /Chambre Sensible
© Adagp & Peter KOLéOM

La « Chambre Sensible » chez Peter KOLéOM : le dessin en mouvement

Le dessin circule donc, passant du papier à ce que l’artiste nomme la Chambre Sensible… c’est-à-dire une installation-film où, dans un environnement, il projette des images fixes ou animées avec sons, textes et musiques, intègre parfois des objets, voire réalise une action (« performance »).

Projection Chambre Sensible ; Souvenir
Projection Chambre Sensible ; Objet

Les dispositifs sensoriels des Chambres Sensibles offrent une expérience immersive au spectateur qui y médite à loisir, d’où leur autre nom : Chambres obscures de contemplation poétique. Dans celles de Peter KOLéOM, les formes dessinées sont projetées, transformées, mises en mouvement. Autrement dit, lorsqu’il crée des installation-films, ses projections métamorphosent le dessin en Lumière. Son geste graphique quitte alors le papier pour entrer dans l’espace et le temps, comme dans la partie 2 de la Chambre Sensible « Oser le vide »… À l’heure des flux visuels continus, cette œuvre impose un autre rythme. Regarder demande du temps. Voir devient une expérience incertaine où le trait se renouvelle en Lumière.

Chambre Sensible/Oser le vide 2 (2006) Dedicate to Guy Mondineu (French Galerist) © Adagp & Bernard GAST

La Lumière qui marche (2018)
Impression 3/3 (Dessin), dim. : 27,5 x 19,5 cm./10,8 x 7,5 in.
© Adagp & Peter KOLéOM

Chambre Sensible/La Lumière qui marche (2007) © Adagp & Peter KOLéOM

Cette manière de penser le dessin comme une séquence le rapproche d’artistes comme William Kentridge qui anime ses propres dessins (photogrammes de films d’animation). Mais chez Peter KOLéOM, l’enjeu est plus radical : il ne s’agit pas d’animer une image, mais de montrer qu’elle n’a jamais été stable.
Je pense aussi, plus conceptuellement, aux réflexions de Rosalind Krauss [4] sur un art qui dépasse les frontières traditionnelles des médiums. En écho avec cette critique, « le médium n’est plus une limite, mais un champ de relations ».

Chambre Sensible/Splendide barbare (2021) © Adagp & Peter KOLéOM

Chambre Sensible/Original or photocopy ? (2021) © Adagp & Peter KOLéOM

La force de la discrétion

« Éloignés de l’effet décoratif et de la séduction immédiate, ces dessins se placent en marge d’un marché souvent guidé par l’impact visuel.
Et cette discrétion est une force. Parce que cette œuvre dessinée est reliée à un projet artistique plus large — incluant films et installations —, ces dessins apparaissent comme des pièces essentielles, quasi des « origines » de l’œuvre. Pour les collectionneurs sensibles aux démarches conceptuelles, ils représentent un territoire encore largement à explorer.
En effet discret sur le marché, éloigné des effets spectaculaires, Peter KOLéOM construit une œuvre cohérente où chaque dessin agit comme une source. Une œuvre qui rappelle, avec une rare exigence, que le dessin peut encore être un lieu de pensée — et de résistance.

Les dessins de Peter KOLéOM ne donnent pas des images : ils les interrogent.
Ils rappellent que le dessin peut être un lieu d’incertitude, un espace où le visible se construit et se défait en même temps. Et, dans un paysage visuel saturé, cette fragilité devient une forme rare de résistance ».

Le visage de l’équilibre 2 (2014)
Impression 3/3 (Dessin), dim. : 27,5 x 19,5 cm./10,8 x 7,5 in.
© Adagp & Peter KOLéOM

Le dessin après l’image
« L’image n’est pas un objet stable, mais un processus » — cette idée, développée par Georges Didi-Huberman, trouve chez Peter KOLéOM une traduction concrète. Ses dessins ne fixent rien : ils maintiennent l’image dans un état de tension. En cela, ils prolongent aussi les analyses de Rosalind Krauss sur un art affranchi des médiums traditionnels. Peter KOLéOM ne fait pas « du dessin » : il utilise le dessin pour déplacer la question même de l’image.

Notes

[1https://www.getty.edu/search/?query=Annette+Michelson&page=1
Annette MICHELSON – On the Eve of the Future : Selected Writings on Film (October Books) – MIT Press
Annette MICHELSON – Painting with Cinema by Bernard Gast – I Gallery Editions, ART collection

[3Georges DIDI-HUBERMAN – Devant l’image – Minuit

[4Rosalind KRAUSS – A voyage on the North Sea : art in the age of the post medium condition – Thames & Hudson

Voir en ligne : https://koleom.jimdofree.com/dessins/

Image d’introduction : Projection en Chambre Sensible © Adagp & Peter KOLéOM