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Le candide, la photographie et l’IA
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IA, IA, IA… Combien de fois par jour entendons-nous cet acronyme ?
Je dois l’avouer, j’avais jusqu’à aujourd’hui fait un refus d’obstacle et me contentais d’avoir une opinion mitigée sur cette IA à laquelle on prête à la fois tous les vices et toutes les vertus mais surtout qu’on accuse d’être la cause de la disparition prochaine des métiers qui sont les miens et ceux de mes collègues et ami(e)s. N’étant pas un spécialiste, j’ai réfléchi à qui, autour de moi, avaient largement utilisé l’intelligence artificielle génératrice dans son travail de photographe.
Je me suis souvenu d’avoir vu une exposition de l’artiste « Photomédia » allemand Boris Eldagsen à la galerie le Lac gelé à Arles en 2024. Je ne savais pas que ses photographies étaient générées grâce à l’IA mais la facture des images faisait penser à une utilisation photographique « particulière ». Primé au Sony World Photography Award 2023, avec son image intitulée « Pseudomnesia : The Electrician », une image que l’artiste décrit comme « un portrait en noir et blanc, saisissant, de deux femmes de générations différentes, qui rappelle le langage visuel des portraits de famille des années 1940 », ce qui doit être assez proche du prompt utilisé pour générer l’image. Il a refusé le prix, en révélant que la photo avait été créée par une intelligence artificielle. Et cet acte a fait date, car c’était la première fois qu’une photographie générée par une IA avait semé le doute, posé la question de la réalité de l’image qu’on avait sous les yeux et de la différence de nature entre lA et photographie. J’ai demandé à Boris ce que cela avait changé pour lui depuis l’avènement des IA génératives. « Pour la première fois, je peux travailler presque directement à partir de mon imagination : pas d’atelier, pas d’appareil photo, pas de contrainte liée à la réalité – seulement les limites de mes idées et ma maîtrise des outils. Cette liberté est grisante, mais aussi dangereuse, car la rapidité engendre plus de futilités que de perspicacité si l’on ne sait pas ce que l’on cherche. »
Depuis il est devenu conférencier, anime des ateliers et participe à de nombreuses conférences, car la question des images générées par IA a pris une ampleur considérable, bien au-delà du monde de l’art.
Une polémique vient d’ailleurs de naître entre Boris Eldagsen, Miles Astray et Joan Fontcuberta sur la nature différente – ou pas – des images IA et photographiques. Je vous laisse le soin de chercher les articles qui en parlent et de visiter son site web très riche pour vous faire votre propre avis tout en vous livrant une autre image qu’il a générée, clin d’œil à sa célèbre image primée.
Voir le site de Boris Eldagsen : https://www.eldagsen.com/
Lionel Bayol-Thémines, que je connais depuis plus d’une trentaine d’années, fait partie des utilisateurs de l’IA depuis ses débuts, et j’ai vu l’an passé un de ses livres d’artiste qui m’avait marqué, WAR IA, présenté à la librairie-galerie Le Plac’Art Photo à Paris. J’ai donc choisi de montrer des images de cette série, réalisée en 2023 en réaction à la guerre en Ukraine. C’était pour lui le moyen de répondre à une question d’une grande complexité : comment représenter la guerre ? Ces images ne sont pas futuristes mais, au contraire, nous rappellent des images que nous connaissons des deux guerres mondiales du XXᵉ siècle. Elles sont en noir et blanc, empreintes d’étrangeté, irréelles, incomplètes. C’est une dystopie ; mais les légendes nous font croire que cela pourrait avoir existé. Le plus simple pour comprendre sa démarche est que je vous livre un résumé qu’il m’a fourni pour expliquer sa série : « Ce projet est pensé comme une expérience faisant suite au livre ABC de la guerre de Bertold Brecht. Il est issu d’une performance collaborative avec un réseau neuronal, auquel a été soumise en continu la même phrase (prompt) pendant plusieurs jours consécutifs. Une à deux variables ont été ajoutées à la phrase type afin de faire varier les images générées. La phrase (prompt) était constituée des mots récurrents : contemporary, warfare, experimental, weapons, battlefield + une variable de lieu, de types d’armes ou de conditions de terrain. Plusieurs centaines d’images ont été ainsi générées dont une sélection de 80 images a été retenue pour ce projet de livre. Le but de cette performance a été d’explorer la capacité de l’IA (Craiyon V1 & V2) à générer des images documentant la guerre, d’en capter les bugs de représentation et de constater sa progression, son apprentissage. Dans un second temps, il a été demandé à ChatGPT 3 (première version) de générer une légende de l’image à partir de sa description. »
En poussant des modèles d’IA aux frontières de l’hallucination par différentes techniques de réglages, de prompts et d’entraînement, ces modèles génératifs permettent la fabrique de scènes irréelles, d’images de l’ordre de l’« impensé ». Ces modèles ont pourtant puisé dans de véritables collections d’images des siècles passés, dans la mémoire de l’humanité, la matière première qui a servi à les entraîner.
Voir l’ensemble : https://bayolthemines.fr/war-ai/
Lionel B.-T. utilise l’IA dans son travail d’artiste, il enseigne aussi la photographie aux Beaux-Arts de Rouen (ESADHAR) et y anime un laboratoire de recherche en IA pour la part des images génératives.
C’est presque naturellement que Karin Crona a voulu expérimenter la création à l’aide d’un outil d’IA. Depuis longtemps, elle pratique le photocollage et a retrouvé, dans ce nouveau processus de création, une liberté similaire, lui permettant de générer des sortes de rêves éveillés. L’IA est pour elle un outil, au même titre qu’une paire de ciseaux et de la colle. Le résultat est à la fois poétique, surréaliste et teinté d’humour. L’intime occupe une place essentielle dans l’ensemble de son travail artistique ; c’est pourquoi les séries réalisées avec l’IA sont regroupées sous le titre Self Portraits with AI.
Elle s’y projette dans des espaces imaginaires créés grâce à Midjourney, un générateur d’images par IA. Karin Crona lui fournit des autoportraits ainsi que des images de référence qui lui permettent d’influencer l’outil à partir de ses propres collages, photographies et dessins. Ces images interrogent notamment la question des stéréotypes sociaux et de genre. Le travail photographique antérieur de Karin Crona dégage une atmosphère étrange, comme extraite d’un film où le suspense est permanent.
Quant à Midjourney lui-même, il est souvent associé à une esthétique féerique ou néofuturiste, avec des rendus très colorés — une tendance visuelle récurrente de cet outil — que l’artiste réinterprète dans son propre univers. Elle reconnaît enfin que l’IA générative possède un caractère addictif, poussant sans cesse à aller plus loin.
Voir ses séries réalisées avec l’IA : https://karincrona.com/ai-art
Dans son livre Le jour où j’ai tué mon frère [1], Serge Tisseron utilise l’IA comme un outil d’expérience mémoriel.
Recréer un souvenir, ou plutôt, ici, le souvenir d’une photographie familiale datant de soixante ans plus tôt, est le projet qui a mené Serge Tisseron à s’interroger et à « fabriquer » des images avec l’IA. Ce livre pose beaucoup de questions auxquelles je ne m’étais pas encore confronté et qui sont essentielles pour le futur de l’image intime, de l’image tout court. Est-il possible de refaire l’histoire, de reconstruire avec des mots (des prompts) l’image mentale d’une situation vécue ? Serge Tisseron pose la question de la fabrique de nos souvenirs et y répond par le texte et par les images qu’il recrée avec l’aide de deux spécialistes : Lucie de Barbuat et Simon Brodbeck. L’enquête sur une image prise par le père de Serge Tisseron à l’occasion de vacances en famille se déroule au fil des pages sans dogmatisme mais avec une précision quasi scientifique. Cette expérience me porte encore plus à penser que, dans l’avenir, nous pourrons construire la mémoire que nous laisserons à nos descendants, une vie rêvée. On le sait depuis longtemps, la photographie peut être arrangée, manipulée, mais l’IA nous fournit pour cela un outil à la fois simple et presque sans limite. Comment ceux du XXIIᵉ siècle sauront-ils discerner le « vrai » de l’IA dans l’album hérité de leur famille ?
Le livre de Serge Tisseron : https://www.lamaindonne.fr/produit/le-jour-ou-jai-tue-mon-frere/
L’arrivée de l’IA est une révolution dans nos métiers, et je pense que les créateurs d’images, les photographes, les illustrateurs, les graphistes mais aussi les rédacteurs, les traducteurs vont devoir, si ce n’est apprendre, du moins comprendre les enjeux de l’intelligence artificielle. L’IA a déjà changé — quelquefois sans qu’on y prenne garde — notre manière de travailler.
Sans être familiarisé avec les logiciels de création dédiés à l’IA, en utilisant Photoshop ou les autres logiciels de la gamme Adobe, nous pouvons constater qu’ils proposent un certain nombre d’outils qui utilisent l’intelligence artificielle. Les smartphones et les appareils photo sont aussi désormais boostés à l’IA. En quelques années, les IA génératives ont eu une progression exponentielle dans la qualité, la définition et la vitesse de restitution des images.
Pour vivre une expérience personnelle avec une IA générative, j’ai décidé de créer ma première image « artificielle ». Par jeu, j’ai demandé à Dee Vid IA de faire un portrait de moi. J’ai rédigé un prompt très simple : « photo composée du photographe et écrivain français Dominique Mérigard. » Je ne m’attendais à rien ou plus simplement à avoir une réponse indiquant qu’elle ne connaissait pas cette personne, mais l’IA a tout de même généré une image. L’IA ne saurait-elle pas dire « je ne sais pas » ? Alors elle a produit « un cliché ». Pour des raisons de droits d’auteur, l’IA ne peut utiliser des portraits de personne que si on les lui fournit et ne peut pas aller les chercher sur le web. Je ne sais donc pas à qui ou à quoi je dois ces traits et ces lignes de texte, mais cela pose beaucoup de questions : où l’IA est allée chercher (s’entraîner à copier) les bases (vecteurs) de cette image et cette phrase ?
L’IA se nourrit de données et ne s’arrête jamais d’apprendre. Plus elle reçoit de nouvelles données, plus elle devient « intelligente », et les dernières versions d’IA génératives sont de plus en plus performantes et produisent des images toujours plus précises.
L’art est rarement écologique, et l’IA, qui semble gratuite, a un coût environnemental pouvant être très élevé ! Je ne me doutais pas qu’une image générée par l’IA consomme jusqu’à 5 litres d’eau, plus que je n’aurai pu en boire en écrivant cet article.
Bien sûr, ceci n’est qu’un simple point d’étape à un instant T, qui sera très rapidement obsolète puisque la progression de l’IA et de ses applications paraît désormais inarrêtable.
Notes
[1] éditions Lamaindonne, collection « Poursuites et ricochets »





